Vendredi soir en la ravissante église de Zweisimmen et dans le cadre du Menuhin Festival Gstaad, le ténor hambourgeois Daniel Behle, accompagné du trio Oliver Schnyder, nous a livré une version « augmentée » de la Winterreise. Une rareté qui ne manque ni d’audace ni de pertinence.
Texte : Katia Baltera
Au beau milieu d’une canicule dont on ne voit pas la fin, ce soir-là, les cieux ont décidé de se mettre au diapason de ce long Voyage d’hiver que nous raconte Schubert, et enveloppaient les montagnes de nuages noirs et lourds en écho à la mélancolie sans réconfort possible du voyageur.
Daniel Behle, 51 ans, touche à des répertoires très différents tels que l’opéra, la musique baroque et contemporaine mais aussi et surtout au lied. Fils de la soprano dramatique autrichienne Renata Behle, c’est avec elle qu’il se forme au chant classique. Cadeau de la vie, de pouvoir apprendre cet art si exigeant et si subtil auprès de celle qui vous a mis au monde.
Entouré du trio Olivier Schnyder, Daniel Behle embarque le public avec sérénité et intériorité sur le chemin de la Winterreise, soit vingt-quatre lieder sur des poèmes de Wilhelm Müller. Le timbre est clair, la diction parfaite et l’émotion est bien présente.
La Winterreise, écrite pour ténor, est pour la plupart du temps chantée par des barytons — telle les versions de référence du XXe siècle par Dieter Fischer-Dieskau ou Hans Hotter, ainsi que par des barytons basses, comme Matthias Goerne. Peu de ténors s’y aventurent, peut-être parce que la tessiture dans l’ensemble est un peu basse.
Daniel Behle y voit aussi un cycle qui ne s’aborde pas au début d’une carrière car la thématique de ce cycle nécessite une connaissance de la vie et de ses tourments, une profondeur de sentiments que l’âge favorise naturellement.
Certain·e·s sont d’avis qu’il ne faut pas toucher aux grandes œuvres. Pourtant, les monuments peuvent parfois étouffer sous la poussière de la pérennité. C’est en osant une interprétation personnelle, qui prend un autre chemin qu’une lecture vertueuse et dévouée, que ces œuvres révèlent à quel point elles sont ancrées et universelles. Elles semblent ouvrir sans restriction des champs d’interprétation infinis.
Bravant les gardiens du temple, Daniel Behle, à la fois chanteur et compositeur, relève le défi. Il se défend d’appeler cela un arrangement car, dit-il en préambule au concert, aucun changement n’est amené à la partition originale et la partition des cordes ne cherche pas à parler la langue de Schubert. Il préfère parler d’une version augmentée. Des « didascalies » musicales se glissent ça et là comme pour pointer un motif ou un sentiment. Ces interventions donnent à certains moments, une couleur, un éclairage, une interprétation personnelle à l’œuvre. Avec intelligence et un grand respect de l’œuvre, il livre non pas une version, mais sa vision.
Le violoncelle et le violon interviennent comme une sorte de commentaire mais sans jamais être bavards. En effet les cordes restent discrètes et se faufilent aux moments opportuns. Ce n’est que lorsque le piano est en retrait que les deux instruments accentuent l’émotion du chanteur ou dialoguent avec ce dernier comme ce moment dans Die Krähe où la corneille moqueuse et cynique grince sous l’archet du violon comme une réponse aux mots lugubres du voyageur.
Les trilles des cordes évoquent la musique baroque alors que les pulsations rythmiques, répétitives et lancinantes rappellent la musique folklorique irlandaise. Une mise en abîme musicale qui appartient à une compréhension personnelle de l’œuvre.
C’est en 2012 que Daniel Behle jette la première ébauche de ce projet audacieux, il le termine en 2014 et signe avec Sony en 2015 pour un disque au titre évocateur de « WinterreiseN ». De nombreux concerts de cette version « augmentée » ont été données notamment à la Fondation Paul Klee à Berne. Cette Winterreise continuera son chemin dans diverses villes d’Europe.
Une soirée sous le signe de la pluie de la mélancolie et de la musique en mouvement qui ne laissera aucun·e musicien·ne indifférent·e.
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Le Menuhin Festival Gstaad s’étend jusqu’au 5 septembre 2026
www.menuhin.ch

