461 romans francophones et traduits paraissent en librairie dès cette semaine et jusqu’en octobre. Du lancement de la rentrée littéraire jusqu'à la symbolique remise du Prix Goncourt 2026, Zaza lit, alias notre chroniqueuse Isabelle Falconnier, partage ses coups de cœur, conseils et rencontres.
Photo de haut de page: © Alexandrina Birsan
Épisode 2/13
Pourquoi le monde s’arrache le jeune écrivain suisse Nelio Biedermann
Il est né à Zurich de parents héritiers de l’aristocratie hongroise. Nelio Biedermann, 23 ans, livre avec « Lázár » une irrésistible et ultra romanesque saga familiale, mâtinée de réalisme magique, inspirée du destin de ses ancêtres, traversant les tourmentes du 20e siècle avec maestria et poésie. Paru en Allemagne l’an dernier, en librairie en France et en Suisse ce jeudi 20 août, « Lázár » connait déjà un succès planétaire. Vous aussi vous craquerez. Voici pourquoi.
Lázár a tout de la formule magique : une saga familiale irrésistible aux personnages inoubliables, des drames, passions intimes et autres secrets de famille qui se heurtent à l’Histoire implacable du 20e siècle, de la chute de l’Empire des Habsbourg à l’insurrection hongroise de 1956 et son écrasement par les chars soviétiques, en passant par deux guerres mondiales et la Shoah, sans oublier un auteur dont l’insolent talent précoce courtise le charme physique ingénu. Mais parfois, même une telle formule magique ne suffit pas. Son succès, jusqu’ici total, relève d’une forme de miracle, tant il repose sur l’intuition, l’émotion, un désir de littérature, un pari éditorial – autant dire rien.
Nelio Biedermann, né en juin 2003 dans la classe moyenne zurichoise, a grandi baignant dans les histoires et légendes familiales, passant des étés à contempler, de loin, les châteaux et vaste manoirs autrefois habités par ses ancêtres issus de l’aristocratie terrienne austro-hongroise, et saisis par le nouveau régime communiste au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Visitant incognito l’un d’entre eux, transformé en asile psychiatrique, Nelio voit défiler aux murs les portraits de ses ancêtres. Sa grand-mère, dans sa grande vieillesse, perdait la mémoire mais racontait de manière obsessionnelle les souvenirs de son enfance, nourrissant son imaginaire en les parant d’une aura de contes de fées.
En 2019, à l’âge de 16 ans, Nelio découvre l’écriture. En pleine pandémie Covid, leur professeur propose un concours d’écriture aux élèves confinés. Nelio y prend un plaisir fou, gagne le concours. Et n’a dès lors qu’une idée en tête : écrire l’histoire de sa famille, d’une manière ou d’une autre. Il s’y prendra à plusieurs reprises, écrivant, réécrivant divers brouillons, rendant visite à son grand-oncle à Budapest, plongeant dans les archives familiales et nationales, étudiant la littérature à l’Université, publiant même, l’année de ses 20 ans, un premier roman, Anton will bleiben (2023, pas encore traduit), avant d’y parvenir.
C’est ce premier roman qui va tout déclencher. L’agente littéraire Hannah Nuspliger-Fosh se trouve par hasard dans le public lors de son vernissage à Thalwil, bourgade natale de Nelio. En fin de soirée, elle lui remet sa carte. Il lui envoie alors quelques pages du manuscrit en cours de Lázár. Bingo ! Le manuscrit, pas même encore terminé, séduit tout azimut. En juin 2024, après une vente en enchère, il choisit la maison d’édition allemande Rowohlt à Berlin. En octobre 2024, à la fameuse foire du livre de Francfort, Lázár est désigné « Book of the Fair », et les ventes de droits étrangers s’envolent. À sa sortie, au printemps 2025 en Allemagne, il domine les meilleures ventes durant plus de trente semaines. Il paraît en Angleterre et aux États-Unis au printemps 2026. Re-bingo ! La reine de la pop britannique Dua Lipa l’encense dans son Book Club et Patti Smith clame que « Lázár est la preuve exquise et magistrale qu’un jeune écrivain bourré de talent est parmi nous ». Et cet automne 2026, Lázár sort dans plus de vingt-cinq pays supplémentaires, poussés par les machines de guerre marketing et médiatiques des éditeurs les plus influents d’Europe.
Un remake de l’effet Dicker ? Nelio Biedermann est jeune, charmant, photogénique, parfaitement éduqué autant qu’à l’aise sur les réseaux sociaux qu’il nourrit en toute décontraction d’images de ses tournées promotionnelles et rencontres professionnelles. Cela fait bien sûr partie de la formule magique. Mais Lázár est sincèrement bluffant.
Qui dit saga familiale dit à la fois fresque historique, témoignage sociologique et illustrations des valeurs et traditions, parfois discutables, parfois admirables, d’un clan : on a tout cela dans Lázár, et plus encore. Chaque génération trébuche sur son lot de secrets de famille – liaisons cachées, enfants illégitimes, morts honteuses, suicides tus à jamais, traumatismes d’enfance refoulés, photos compromettantes ôtées des albums de famille. La folie rôde, la violence aussi, la sexualité y est jouissive et sombre à la fois, tout autant que les passions immenses, pures et chastes.
Six décennies coulent avec fluidité sur 350 pages, du tournant du 20e siècle à l’orée des années 1960. Nous faisons connaissance avec Sándor et sa femme Maria, puis leurs enfants Lajos et Ilona, enfin Pista et Eva, les enfants de Lajos. Nelio Biedermann les pare chacun de rêves, de traits de caractères ou de désirs inavouables qui les rendent inoubliables, proches et touchants. Maria se laisse mourir lorsque le délicat percepteur dont elle s’est amourachée est battu à mort par les hommes de main de son époux. Pista parle à son ombre et écrira quasi tous les jours de la guerre à la jeune fille dont il est tombé amoureux, sans savoir si elle est morte ou vivante. Ilona croira devenir folle à Vienne, en voyant les Nazis prendre le pouvoir, et fuira en Amérique, voyant l’Europe couler.
Lázár parle de ce qui nous passionne, voire nous obsède aujourd’hui que notre planète brûle : l’héritage, la transmission, ce que nous laissons aux générations futures. Lázár est imprégné de l’Histoire, l’immense, la dramatique – deux guerres mondiales, la Shoah, le communisme, le fascisme, l’insurrection de Budapest et son écrasement par les chars soviétiques – sans que jamais elle ne prenne le dessus dans la narration, toujours au service des états d’âme et des soubresauts de la vie personnelle des personnages ; c’est ainsi que souvent les hommes vivent, passant à travers, voire à côté, des événements historiques majeurs.
Mêlant, dans un style hybride très contemporain, tout à la fois littéraire et populaire, des éléments de gothique, de réalisme magique – ah la forêt sombre qui avale les femmes malheureuses ou les petites filles trop curieuses – et de classicisme lorgnant du côté du roman du 19e siècle, Nelio Biedermann donne à son roman une contenance bienvenue, une pudeur, une tenue toute en élégance littéraire germanique. Démontrant par là une tonalité très Mitteleuropa, Lázár pleure des larmes de mélancolie, hanté par un profond sens de la perte – chacun des personnages perd quelque chose, une mère, un pays, une maison, un amour, un passé. Mais il exsude aussi, par tous les pores de sa peau, un espoir et un sens de la résilience inouï – précisément ce dont notre époque anxiogène, hypocondriaque, en quête violente de sens et d’espérance, a besoin.
Lázár plait aux lecteurs parce qu’il les comprend, déclarant explicitement son amour des écrivains et des livres. Proust, Joyce, Woolf, Mann, Hoffmann – de nombreuses références et emprunts à leur œuvre montrent à quel point l’auteur a à cœur de s’inscrire dans une tradition littéraire européenne aussi illustre qu’inspirante, convaincu comme eux, comme nous, que les histoires et les écrivains peuvent changer le monde. Enfin, Nelio Biedermann a trouvé l’équilibre parfait entre la fiction et l’autobiographie. C’est-à-dire que Lázár est autobiographique, ce qui est important dans notre monde qui aime que les écrivains parlent « vrai », mais pas trop, ce qui est important dans notre monde qui se lasse rapidement des autobiographie victimaires. Lázár est donc une fiction, un roman, mais plus vrai que vrai, car ancrée fondamentalement dans son cœur, son âme, son imaginaire nourri des belles histoires du passé familial que lui racontait sa grand-mère.
À tant de perfection, on pourra objecter que Lázár est inégal, que les derniers chapitres sont moins inspirés, sans doute écrit hâtivement, moins ressassés. Qu’il respire trop l’air du temps romanesque, surfant sur une vague de world fiction qui lui permet justement de séduire la planète. Qu’il lance des pistes narratives qui n’aboutissent pas : la peau translucide de Lajos, annoncée comme un fait marquant et extraordinaire à sa naissance, semble abandonnée à mi-parcours. Et le personnage de l’oncle Imre, qui vit reclus, mystérieux et omniscient, dispose clairement d’un potentiel narratif sous exploité. Mais ceci n’entache en rien le plaisir de lecture immense distillé page après page, et crée une seule attente : celle de lire la suite des aventures littéraires de Nelio Biedermann, génie précoce de 23 ans, et un talent fou.
Lázár s’ouvre et se ferme habilement sur des images de neige, de champs de neige blancs comme des pages où les histoires ne demandent qu’à s’écrire. Dans les premières lignes, Lajos von Lázár surgit du ventre de sa mère et ouvre des yeux « bleu lac » sur l’orée de la forêt obscure, « jonchée de la neige du siècle défunt », et sur l’homme dont il pensera « jusqu’à sa mort et au-delà » qu’il était son père, Sándor. À la fin, la neige des montagnes suisses, au-dessus du lac de Zurich, s’offre à Eva et Pista, enfants de l’un, petits-enfants de l’autre. Ils laissent derrière eux le monde connu. Et s’apprêtent à écrire, sur cette neige à la fois pareille et complètement autre, une nouvelle histoire.
Isabelle Falconnier
Lázár. De Nelio Biedermann. Traduit de l’allemand (Suisse) par Rose Labourie. Belfond, 350 pages.

