Isabelle Falconnier DK

ZAZA LIT Douglas Kennedy

La chronique littéraire d’Isabelle Falconnier

« L’homme qui n’avait pas assez d’une vie », de Douglas Kennedy

La plupart des suites de romans sont ratées. Je ne parle pas des sagas – Harry Potter, Les Thibault, Dune ou l’inoubliable Les Rois maudits. Je parle de romans devenus de tels phares, de telles égéries de l’histoire de la littérature, qu’il a été impossible à certains écrivains-adorateurs de ne pas céder à la tentation d’en imaginer la suite, bravant souvent les foudres des héritiers et autres ayants droit. Si Scarlett, signé Alexandra Ripley, est paru en 1991 avec l’autorisation de la succession de Margaret Mitchell, autrice de Autant en emporte le vent, si les héritiers de Victor Hugo ont tout juste toléré en 2001 Cosette ou le Temps des illusions de François Cérésa, suite des Misérables, l’écrivain britannique Jim Williams a dû en 1994 retirer de la vente la plupart des exemplaires de Lara’s Child, suite du Docteur Jivago de Boris Pasternak. Autorisés ou pas, trois romans fort décevants.

Trente ans après la publication du roman qui l’a rendu célèbre dans le monde entier – son plus grand succès à ce jour encore, adapté au cinéma avec Catherine Deneuve et Romain Duris – Douglas Kennedy s’offre lui-même une suite à L’homme qui voulait vivre sa vie (Belfond, 1997). Et, bingo, c’est réussi ! L’homme qui n’avait pas assez d’une vie (Belfond, 2026) nous donne des nouvelles de Ben Bradford, qui avait refait sa vie une première fois après avoir tué l’amant de sa femme, puis une deuxième lorsque son anonymat s’était retrouvé menacé par le succès de ses photographies. Trente ans après, Ben a refait sa vie en Californie. Désormais nommé Andrew, il a presque 70 ans et l’amour de sa vie, sa deuxième femme Anne, vient de mourir d’un cancer. Ils ont eu un fils, Jack. Devenu journaliste, c’est par lui qu’arrive la catastrophe – il est sur le point de publier une enquête sur une affaire de plagiat qui fait les gros titres à Hollywood. Le nom du coupable ? Adam Bradford. Pour Andrew, c’est le choc : Adam est le fils qu’il a abandonné quand il s’appelait encore Ben et qu’il avait été déclaré mort dans un accident de bateau. Andrew, sonné par cette situation inimaginable qui le plonge dans ses souvenirs et une vigoureuse culpabilité, s’embarque dans une course contre la montre pour protéger le fils qu’il a abandonné.

L’homme qui n’avait pas assez d’une vie est fichtrement bien réussi. Réussi parce que nous avons tous fantasmé parfois une autre vie, une page blanche sur laquelle écrire les premiers mots d’une nouvelle histoire, que Ben a réussi, et que nous lui souhaitons de continuer à réussir pour nous. Réussi parce que le spectacle de ce père qui se retrouve à arbitrer un duel entre deux frères qui ne savent pas qu’ils le sont a tout de la tragédie antique, biblique, absolu, et que parler de la paternité convient particulièrement bien à Douglas Kennedy, lui-même père de deux jeunes adultes. Réussi parce que même si L’homme qui n’avait pas assez d’une vie se lit comme la suite de L’homme qui voulait vivre sa vie, nul besoin de (re)lire celui-ci pour tout comprendre. Réussi parce que cet Homme qui n’avait pas assez d’une vie, qui vit plusieurs vies à la fois grâce à son métier de romancier, c’est Douglas Kennedy lui-même. Le sujet l’intéresse plus que tout autre, vire à l’obsession et rend son roman palpitant, concernant, distillant une subtile sous-conversation au parfum de confession. Jamais moralisateur mais éthique et existentiel, ce nouveau roman – son 27e – propose une passionnante réflexion sur les conséquences de chacun de nos actes et l’impossibilité d’échapper au passé. Mais aussi sur notre temps présent, hyper connecté, numérique, technologique, qui rend impossible ce qui l’était encore il y a trente ans – disparaître. Réussi enfin parce que le plus européen des Américains est un formidable raconteur d’histoires et que côté suspense, émotions et autres retournements de situations, nous sommes ici servis !

Douglas Kennedy a toujours eu le souci de ne pas se répéter, variant les genres, alternant des fresques historiques comme La poursuite du bonheur ou La symphonie du hasard, des histoires d’amour, des romans politiques et dystopiques comme Les hommes ont peur de la lumière ou C’est ainsi que nous vivons, des reportages tels Au pays de Dieu, des romans noirs. L’homme qui n’avait pas assez d’une vie est l’exception qui confirme la règle, la coquetterie d’un écrivain de 70 ans qui lui-même se demande ce qu’il a fait de sa vie, à qui Ben, son alter ego de trente ans son cadet, son jeune moi, manquait. Ça tombe bien : à nous aussi.

Isabelle Falconnier

« L’homme qui n’avait pas assez d’une vie », de Douglas Kennedy.
Belfont, 352 pages.

PS : Douglas Kennedy revient en Suisse à l’occasion du festival WoW Gstaad les 29 et 30 août : www.wowgstaad.com

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