Isabelle Alain Claude Sulzer

ZAZA LIT Alain Claude Sulzer et Siri Hustvedt

La chronique littéraire d’Isabelle Falconnier

« F. comme frères », de Alain Claude Sulzer

« Ghost Stories », de Siri Hustvedt

C’est l’histoire d’un fantôme. Ou d’un malentendu. Ou des deux. F. comme frères, le nouveau roman de l’écrivain suisse Alain Claude Sulzer, raconte l’histoire de deux amis d’enfance, Frank et le narrateur. Ils sont encore nourrissons lorsque leurs parents emménagent dans le même immeuble, un jour de mai 1962, dans une ville de la Ruhr. Dès lors, ils grandissent comme des frères. Ils perdent chacun leur mère l’année de leurs 17 ans. Leur destin se séparent dès lors. Frank, poussé par un désir inextinguible de devenir un grand artiste, étudie aux Beaux-Arts puis s’installe à New York. Le narrateur passe de l’enseignement au monde du film publicitaire. De temps en temps, Frank l’appelle depuis une cabine téléphonique de Manhattan. Il peine à devenir un artiste connu, vivote, multiplie les aventures. Au début des années 1990, c’est depuis un hôpital en Allemagne qu’il l’appelle : malade du sida, il va mourir et aimerait que son ami vienne le voir. A une époque où l’on refusait tout contact physique avec les malades du sida, où l’on ne leur serrait même pas la main, le narrateur reste à ses côtés au long de ses dernières semaines de vie. Un jour, après l’enterrement, une grande caisse arrive de New York : Frank l’a nommé dépositaire testamentaire de son œuvre, plus de deux cent toiles jamais exposées. Le narrateur les dépose dans son cabanon de jardin avec l’intention, sans cesse reportée, de s’occuper un jour de l’héritage de son ami. Il ne le fait pas. Plus de vingt ans ont passé lorsqu’un matin, il découvre avec stupeur dans le journal la photo d’une œuvre de Frank exposée dans une galerie de Berlin avec des commentaires élogieux évoquant un génie méconnu. Et chez lui, toutes les toiles de Frank ont disparu du cabanon de jardin.

F. comme frères a fait l’objet d’un petit scandale en Suisse alémanique avant même sa sortie : la commission culturelle bâloise a refusé son soutien au roman pour cause d’usage du mot « tsigane », décision qui a fuité dans la presse. Mais l’auteur a tenu bon, justifiant du contexte des années 60 et de l’usage du mot alors. Le mot y figure toujours. Tant mieux. Car F. comme frères n’est ni un livre sur le sida, ni sur l’homosexualité, ni sur l’ostracisme dont étaient, et sont toujours victimes, les tsiganes. C’est un très beau roman sur ce qui nous hante – la culpabilité, les regrets, l’amertume, la tristesse d’avoir eu peur d’on ne sait quoi. Mais aussi sur l’amitié, l’art, les décennies 1960 et 1990, si lointaines et si proches à la fois.

Une fois de plus, comme dans Un garçon parfait (Prix Médicis étranger 2008, Prix des auditeurs de la RSR 2009), comme dans Sous la lumière des vitrines ou Une autre époque, Alain Claude Sulzer ramène à la lumière, avec sobriété, élégance et circonspection, ce qui a été refoulé. « F. comme frères » explore la différence de perception entre deux hommes qui se sentaient frères : un pianiste traverse le roman, Marek Olsberg, personnage déjà au cœur du précédent roman de Sulzer Une mesure de trop, qui ici irradie les pages des notes du Nocturne no 2 de Chopin. Alors que Frank se délecte de cette musique, au point de la souhaiter à son enterrement, le narrateur n’y est absolument pas sensible, persiflant même sur son immense popularité dans les films et les publicités. Lorsqu’il découvre enfin les tableaux de Frank, il comprend que le monde familier qu’ils habitaient ensemble dans leur jeunesse n’avait pas la même saveur, la même couleur, les mêmes mystères, pour lui que pour son ami. A côté de quoi est-il passé ? Qu’est-ce qui les a éloignés ? A-t-il été lâche ? A-t-il trahi Frank en oubliant ses œuvres dans le cabanon de jardin ? Et pourquoi n’a-t-il jamais eu la curiosité de les regarder ? Par peur d’y voir quoi ? Enfin, lorsqu’il pousse la porte de la galerie de Berlin qui expose les toiles de Frank, pourquoi se reconnait-il dans ce tableau d’un jeune homme nu, solitaire, sexe en main ? La réponse, mes amis, souffle avec le vent. Du grand art.

Isabelle Falconnier

« F. comme frères », de Alain Claude Sulzer. Phébus, 160 p.

PS :

Pour elle, ce n’est pas un roman. Siri Hustvedt a accompagné son mari Paul Auster jusqu’à son dernier souffle le 30 avril 2024. Ils étaient mariés depuis 1982. La si pudique, si réservée Siri livre cette semaine Ghost Stories, un journal de deuil débordant d’amour et de vie, vaste patchwork foutraque et subtil de souvenirs, notations éparses sur le vif, lettres de Siri aux amis durant les derniers mois de vie de Paul, atteint d’un cancer des poumons, lettres de Paul à son petit-fils, blagues de Paul qui les adorait, remémoration de leur jeunesse de poètes amoureux, belles réflexions de Siri sur le deuil et le couple. Elle avait l’habitude de dire à Paul, tu es le cœur de mon cœur. Elle peut l’écrire aujourd’hui : « Il l’était et il l’est. »

« Ghost Stories », de Siri Hustvedt. Gallimard, 420 p.

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