Vernissage Jenisch

« Avant que le verre ne cède » d’Uwe Wittwer : quand l’art révèle ce qui dérange

Les apparences sont souvent trompeuses. C’est ce qui rend la nouvelle exposition d’Uwe Wittwer si captivante. Derrière chaque aquarelle aux nuances pastel se dévoile une histoire insoupçonnée. L’Agenda a assisté à une visite de presse en compagnie des commissaires des trois expositions — celles d’Uwe Wittwer, de Frédéric Cordier et d’Oskar Kokoschka — ainsi que des deux artistes invités.

Texte : Margarita Makarova

Au rez se déploie la première exposition monographique en Suisse romande de l’artiste zurichois Uwe Wittwer, intitulée Avant que le verre ne cède. Répartie sur six salles, elle s’organise en deux volets. Le premier aborde la grande Histoire — marquée par les guerres et le colonialisme — ainsi que les traces qu’elle laisse dans la mémoire collective, notamment à travers des récits autobiographiques et familiaux. Le second propose une réflexion sur l’héritage artistique et sa fragilité.

Le titre lui-même évoque une tension, l’imminence d’une rupture, une fragilité. L’œuvre de Wittwer s’inscrit dans cette perspective : derrière des aquarelles à première vue apaisantes se cache une densité thématique troublante. Issues d’images collectées dans des archives, des bases de données ou sur Internet, ses dessins interrogent et dérangent.

La série Tjideng, composée de treize aquarelles d’une beauté presque impressionniste, traite d’un sujet particulièrement sombre. Elle représente un camp de concentration en Indonésie, destiné à la population néerlandaise et administré par l’armée japonaise durant la Seconde Guerre mondiale. En 1943, plus de 10 000 personnes y sont détenues dans des conditions extrêmement précaires : promiscuité (200 personnes par villa), absence d’infrastructures sanitaires, violences, famine et manque de soins médicaux. À partir de captures d’écran d’un documentaire, l’artiste recompose ces images, créant un contraste saisissant entre esthétique et horreur. Par ailleurs, certaines œuvres nourries d’une collecte de données et de recherches sont accompagnées de QR codes renvoyant aux différentes ressources utilisées par l’artiste.

Uwe Wittwer, Tjideng, 2021.
Série de treize aquarelles sur papier
©Uwe Wittwer, Galerie Judin, Berlin
Photographie: Conradin Frei

À partir de 2013, Wittwer s’intéresse également à sa propre histoire familiale. Il dessine notamment sa grand-mère, un autoportrait avec son frère, ainsi qu’une lettre datée de 1921. Rédigée sans doute en allemand mais présentée à l’envers, elle devient illisible, incompréhensible, tout comme certains épisodes de nos petites histoires familiales, qui ne sont pas vraiment intimes mais universels, puisqu’ils s’inscrivent dans la grande Histoire.

Dans la série d’aquarelles rougeâtres Widerschein, faisant partie de la deuxième section de son exposition, Wittwer explore la disparition de l’héritage artistique et patrimonial. À partir de photographies d’œuvres conservées dans un bunker berlinois et détruites lors d’un incendie en mai 1945, il ne cherche pas à reconstituer les originaux, mais à produire des « copies de copies ». Il y introduit des marques de destruction, par exemple, une tache ronde ou une bande sur les yeux d’un personnage. Il juxtapose les aquarelles copiant des peintures de nombreuses traditions artistiques — natures mortes, mythes, portraits de la Renaissance — abolissant toute hiérarchie entre elles. Face à leur disparition dans l’incendie, les peintures deviennent toutes égales. L’artiste ne reconstruit pas l’héritage : il en souligne la perte irréversible.

Uwe Wittwer, Widerschein nach Palamedesz, 2016.
Aquarelle sur papier
©Uwe Wittwer, Galerie Judin, Berlin
Photographie: Highlevel


Uwe Wittwer, Widerschein nach Raeburn, 2016.
Aquarelle sur papier,
© Uwe Wittwer, collection particulière, Zurich
Photographie : Highlevel

À l’entresol, puis à l’étage, l’exposition Mécanique du paysage de Frédéric Cordier présente des paysages urbains et industriels sous forme de linogravures en noir et blanc. Jouant avec des formes géométriques, l’artiste compose d’abord ses œuvres manuellement, puis les retravaille numériquement avant de les imprimer et de les retravailler encore en ôtant le blanc de la plaque. La manière mécanique de produire les œuvres, également évoquée dans le titre de l’exposition de Frédéric Cordier, rappelle les processus de production modernes des usines que l’artiste représente. Celles-ci mêlent mécanique et automatisation.

Frédéric Cordier,  Drill 1, 2019.
Linogravure sur papier vélin Arches
Musée Jenisch Vevey – Cabinet cantonal des estampes, Collection de l’État de Vaud © Frédéric Cordier

Trois linogravures d’un plus petit format, tirées chacune à vingt exemplaires, sont disponibles à la vente à la boutique du musée. On y trouve également quatre estampes réalisées par Uwe Wittwer à l’occasion de son exposition.

Enfin, L’Odyssée d’Oskar Kokoschka rassemble une série de lithographies inspirées des aventures d’Ulysse dans la fameuse épopée d’Homère. Ce récit fait écho au parcours de vie de Kokoschka lui-même, qui s’identifie à ce héros à la fois fort et vulnérable, confronté aux épreuves et à l’errance.

Oskar Kokoschka, L’Odyssée – Athéna dissipe le brouillard et découvre Ithaque, 1963–1966, publ. 1966
Lithographie sur papier,
Musée Jenisch Vevey
© Fondation Oskar Kokoschka / 2026, ProLitteris, Zurich
© Photographie Julien Gremaud

Bien que différentes, les trois expositions rassemblent des œuvres sur papier, portées par une même volonté : nous permettre d’élargir nos horizons et d’approfondir nos connaissances sur leur processus de création et leur contenu. Prévoyez plusieurs heures pour vous adonner à des errances à travers les salles du Musée Jenisch sans rien manquer !

Uwe Wittwer – Avant que le verre ne cède

1er mai – 9 août 2026
Lien de l’expo

Frédéric Cordier – Mécanique du paysage

1er mai – 16 août 2026
Lien de l’expo

L’odyssée de Kokoschka


1er mai – 23 août 2026
Lien de l’expo

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