R.u.in.es _ Léna Bagutti _ © Massimiliano Rossetto

Une danse archéologique pour invoquer les fantômes

Avec son premier solo R.u.in.es, la chorégraphe Léna Sophia Bagutti-Khennouf puise dans ses racines algériennes pour extraire un récit corporel puissant afin de contrer loubli dans lHistoire. Elle cisaille une performance incarnée, objet de lutte post-coloniale. À prélever du 15 au 18 mai lors du programme In Corpore au Théâtre 2.21 à Lausanne.

Texte et propos recueillis par Jade Albasini

Une chevelure ensablée est suspendue au-dessus d’un puits. Une eau caverneuse s’égoutte comme l’écho d’anciens récits que l’on a enterrés. Une femme chante un air kabyle onirique. Ce n’est que quelques tableaux de R.u.in.es, solo de Léna Sophia Bagutti-Khennouf, auquel j’ai pu assister lors d’une répétition. Dans cette performance, l’artiste chorégraphique nous enfouit dans une grotte érodée par les fantômes du passé. Des fantômes réveillés du 15 au 18 mai lors du programme In Corpore au Théâtre 2.21 à Lausanne. « Depuis longtemps, je relie la danse à mon héritage algérien. Aborder cette thématique par le corps a été une évidence. Je le perçois comme porteur de mémoire. Un lieu où les histoires, même silencieuses, laissent des traces », explique la performeuse de 33 ans, muée en archéologue de l’intime. Toute gestuelle, que ce soit des tremblements, un clin d’œil à la danse orientale jusqu’à la scène finale avec en refuge, une tente berbère lumineuse, est un acte de résistance.

© Philippe Weissbrodt
Photo de haut de page: © Massimiliano Rossetto 

Le corps, réceptacle de lHistoire

Pour son premier projet, Léna Sophia Bagutti-Khennouf extrait une dramaturgie engagée. « J’avais besoin de convoquer les mémoires fossilisées pour renverser la mission coloniale : celle de l’effacement », ajoute-t-elle. Comme celles de nombreuses personnes arabo-descendantes, ses narrations familiales ont été marquées par la colonisation et le déracinement. « Mes grands-parents sont nés en Algérie. Dans les années 50, ils ont migré en France donc ma maman est née là-bas. Et moi en Suisse », révèle la danseuse qui a grandi au Tessin. Elle décide alors d’invoquer ce qu’elle appelle « des identités morcelées ». « Mon corps est traversé par des cultures en conflit historiquement. C’est un territoire pris dans des secousses qui ne cessent de revenir. Avec ce solo, je cherche à comprendre ce que cette histoire coloniale a inscrit en moi. Le conflit est là, dans la chair. »

En tension aussi, ce sont les relations diplomatiques actuelles entre la France et l’Algérie. Des décennies plus tard, l’actualité fait écho aux tableaux que la chorégraphe fait ressurgir du passé. « On voit bien que les blessures ne sont pas refermées. En tant que petite-fille d’Algériennes et d’Algériens, je ressens une certaine responsabilité. Je pourrais avoir le privilège de jouer à l’amnésique mais je ne veux pas. Cette pièce n’est pas un retour sentimental aux origines, mais une nécessité de comprendre ce qui a été effacé. Et de choisir ce que je porte. » Elle précise que ce n’est pas une pièce documentaire mais une expérience sensible. « Sur scène, je donne forme à ce qui a été passé sous silence, à ce qui agit encore dans les corps. Ce n’est pas tellement une volonté de réparer, plutôt un besoin d’exposer la faille. D’habiter l’absence. »

Léna Sophia Bagutti-Khennouf creuse. Sa performance, elle la façonne depuis plusieurs années : avec une recherche d’abord en hommage à ses aïeules en 2017 lors d’un CAS en Theatre Performance and Contemporary Live Arts à l’Accademia Teatro Dimitri au Tessin. Un cursus que la danseuse a suivi après s’être formée à travers l’Europe comme interprète (Varium à Barcelone, Northern School of Contemporary Dance à Leeds ou encore danscentrumjette à Bruxelles). Un premier chapitre de R.u.in.es émerge ensuite au festival Les Quarts d’Heure au Théâtre Sévelin 36 en 2023, avant que la version longue ne soit sélectionnée à PREMIO – prix d’encouragement pour les arts scéniques. Alors que vous avez peut-être déjà vu Léna danser dans des pièces d’artistes comme Martin Zimmermann, Perrine Valli, Soraya Leila Emery, La Ribot, Tabea Martin ou encore Nicole Seiler, elle signe ici ses débuts en tant que porteuse de projet. Un projet magnétique et évocateur qui, après Lausanne, est programmé au Festival Territori le 6 juin à Bellinzone.

R.u.in.es
Du 15 au 18 mai 2025
Bord plateau le 17 mai
Théâtre 2.21, Lausanne

Site de l’artiste: https://lenabagutti.wixsite.com/lenasophia/about-1