JeanBaptisteDoulcet-©TheoMartin

Jean-Baptiste Doulcet, curiosité et variations

Le pianiste et improvisateur Jean-Baptiste Doulcet sera à Cully le 20 juin dans le cadre du festival Lavaux Classic pour un concert où le grand répertoire dialogue avec l’improvisation. Entre le Carnaval de Viennede Schumann et la Ballade op. 24 de Grieg, le musicien invitera aussi le public à proposer des thèmes dont il s’emparera pour créer, sur le moment, une musique entièrement nouvelle. Rencontre.

Propos recueillis par Marie-Sophie Péclard
Photo: © Theo Martin

 

Samedi 20 juin à 20h30
Salle Davel, Cully
lavauxclassic.ch

Vous revenez d’une tournée au Japon, quelles images en ramenez-vous?

À force de voyager, on finit par prendre cette étrange habitude de se sentir étranger. Mais c’est un sentiment que j’aime énormément : être perdu dans un autre monde, s’acclimater, puis revenir en rapportant plein de choses qui nourrissent aussi la musique. Une autre écoute, une autre manière de percevoir… c’est super intéressant.

Voyager, vous en rêviez plus jeune ?

Honnêtement, c’est venu avec le métier. Quand on est jeune, on ne se rend pas vraiment compte de ce que ça représente, de ce rythme de vie. Et puis la vie change aussi quand on commence à avoir des projets. Je dirais que c’est quelque chose qui s’est construit avec l’habitude. Je savais que je voulais faire de la musique, mais sans forcément avoir conscience de ce que cela signifiait vraiment, notamment faire des concerts.

Quand avez-vous commencé la musique ?

C’est mon père qui m’a fait commencer le piano quand j’avais quatre ans. Ce n’est pas venu d’un désir personnel au départ, mais ça s’est construit comme ça. J’ai développé un amour très instinctif pour la musique, mais aussi pour l’improvisation. Mon père m’a beaucoup poussé à être créatif. Je n’étais pas enfermé dans des schémas de travail très rigides, coupé du monde, comme certaines personnes peuvent le vivre plus jeunes. Et puis, au début de l’adolescence, c’est devenu évident que c’était ce que je voulais faire.

Il y a aussi la question du talent…

Oui, mais c’est aussi une question d’affinités. On peut aimer la musique sans avoir envie d’en faire sa vie. Le talent, c’est quelque chose qu’on nourrit. C’est un mélange de discipline, de curiosité, et aussi de chance : les professeurs qu’on rencontre, les circonstances… Il y a énormément de facteurs.

Vous avez donc été initié très tôt à l’improvisation ?

Oui, j’ai appris un peu tout comme ça : le répertoire, l’improvisation, l’écriture, tout ce qui touche à la connaissance et à la structure de la musique. Tout fonctionne ensemble. Quand on joue une partition, avoir une compréhension plus large de la manière dont elle est construite, ça aide toujours.

Vous avez suivi un parcours assez classique, avec le Conservatoire de Paris, les concours… mais il y a toujours cette improvisation qui fait votre singularité et qui montre aussi votre curiosité, peut-être une envie de pousser le cadre…

Oui, absolument. Mais en réalité, ça ne vient pas vraiment d’un questionnement intellectuel. Jouer du piano a toujours été lié à la créativité et à l’improvisation. Tout ça est imbriqué depuis le début. Bien sûr, on finit par se poser des questions pour pouvoir en parler aujourd’hui, mais je n’ai pas envie de trop toucher à cet endroit-là, parce que cela va un peu à l’encontre de ce qu’est la créativité. Il faut laisser certaines choses indemnes de trop de réflexions.

Revenons à l’improvisation. Le concert que vous proposez au festival sera en partie improvisé. Comment ce projet est-il né ?

J’ai rencontré Guillaume Hersperger lors d’un concert et il m’a proposé très vite de venir cette année. Ensuite, on a eu plusieurs échanges au téléphone. Il était très intéressé par cette fusion entre improvisation et répertoire, et c’est aussi ce que j’aime le plus. Cela permet de montrer au public deux facettes de ce que je fais et de proposer une expérience unique, dans le sens où elle n’est pas reproductible. Les gens sont très sensibles à cela. Il tenait à ce qu’il y ait de l’improvisation, mais pour le répertoire il était assez ouvert. Pour l’instant, je ne sais pas encore exactement comment je vais structurer le concert. Je le saurai probablement le jour même : est-ce que je fais d’abord du répertoire puis de l’improvisation ? Est-ce que je demande des idées au public ? Est-ce que j’improvise entre les œuvres ? J’aime bien cette idée de connivence avec le public, de le faire participer. Cela engage tout le monde dans l’écoute.

Quand vous recevez des idées du public, qu’est-ce qui se passe concrètement dans votre esprit ?

Ça va très vite. Si quelqu’un me donne quelque chose d’abstrait, qui n’est pas musical, par exemple « le rouge », je vais essayer d’aller chercher ce que cela signifie pour moi. C’est forcément très subjectif. Mais même lorsqu’une idée n’a pas de représentation musicale tangible, chacun va projeter quelque chose dans la musique. Il y a des stéréotypes, des imaginaires personnels… L’idée, c’est de trouver un équilibre entre quelque chose de reconnaissable et ce que cela évoque en moi. Et je pense que les gens sont très attentifs à cela : comment l’artiste perçoit lui-même le thème proposé.

Il y a aussi une part de surprise…

Oui, exactement. Aller parfois à rebours des idées reçues. J’essaie surtout de ne pas me demander comment les gens perçoivent le rouge, mais plutôt comment, moi, je peux mettre de la musique sur cette idée.

Je rebondis sur cet exemple du rouge : j’imagine que vous recevez souvent ce genre de thèmes, mais est-ce qu’il y a aussi des consignes plus musicales ?

Oui, ça peut arriver. En général, j’essaie d’aiguiller un peu les gens, parce que lorsqu’on demande un thème, ils pensent souvent à quelque chose de directement musical. Alors que justement, l’intérêt de l’improvisation, c’est de créer à partir de quelque chose qui n’a pas forcément de lien avec la musique. Mais il y a vraiment de tout. La dernière fois, à Washington, quelqu’un m’a proposé : « Imaginez que vous êtes à un date et que vous avez oublié votre portefeuille. » Là, on est dans quelque chose de très situationniste, presque comique. Et ça pose aussi la question de l’humour en musique, ce qui change complètement le ton du concert.

Le concert s’organise autour du Carnaval de Vienne de Schumann et de la Ballade op. 24 de Grieg. Comment avez-vous choisi ces œuvres ?

Ce sont surtout des œuvres que j’aime beaucoup et que j’ai beaucoup jouées récemment. J’ai remarqué que Grieg, et plus largement la musique nordique, ont un impact énorme sur le public. Les gens y sont très sensibles. Et puis la Ballade n’est pas une œuvre qu’on entend si souvent, donc j’aime aussi cette idée de faire découvrir certaines pièces. C’est une musique très évocatrice, qui traverse tout un spectre d’émotions. Le Carnaval de Vienne, lui, est peut-être plus populaire, plus enjoué aussi. C’est une œuvre pleine de vitalité.

Donc si tout se passe bien… ce sera un moment joyeux.

Si tout se passe bien… oui !

Dans ce genre de concert improvisé, est-ce qu’il y a toujours une peur de ne pas être inspiré ? Une part de risque que vous appréciez aussi ?

De peur, jamais. Dans le répertoire il peut y avoir cette peur très naturelle du trou de mémoire… tout ce qui crée le trac avant d’entrer sur scène, le bon trac d’ailleurs, celui qui permet d’être concentré. Mais dans l’improvisation, quoi qu’il arrive, je reste seul maître à bord. Il n’y a pas de fausses notes, pas de trou de mémoire. Si je fais quelque chose qui ne sonne pas bien, je peux toujours développer cette idée, et dans la réalité personne ne peut savoir que ce n’était pas intentionnel. C’est un peu comme un jeu : quand on maîtrise l’improvisation, il y a des filets de sécurité partout.

Après, la question du risque est très importante justement pour éviter de s’enfermer dans quelque chose de répétitif. Le danger, quand on maîtrise l’improvisation, c’est de refaire toujours les mêmes choses, de savoir ce que le public aime et de limiter inconsciemment sa créativité. Ce qui m’intéresse, et ce qui me semble être le cœur du travail, c’est justement de pousser les curseurs de la curiosité et d’aller vers des choses qu’on ne maîtrise pas totalement. C’est là que réside la prise de risque. Et finalement, ça se termine toujours bien parce qu’on connaît quand même ses propres limites. Je peux me dire, par exemple : “Qu’est-ce que ça donne si je fais une samba à cinq temps uniquement avec la main gauche ?” Ce genre de contraintes m’intéresse parce que ça m’empêche de me répéter.

Là, on parle très concrètement de moyens d’augmenter cette prise de risque, notamment en se donnant des contraintes. Est-ce qu’il y a d’autres choses que vous faites ? Écouter d’autres compositeurs, par exemple ?

Oui, tout à fait. Mais la curiosité est à la fois musicale et extra-musicale. Je peux aussi me forcer à improviser dans un état extrêmement apaisé, par exemple, ou développer des techniques très physiques. Et puis, au-delà de la musique, s’ouvrir à ce qu’il y a autour de nous reste toujours la source de la créativité. Par exemple, je ne maîtrise pas du tout les rythmes indiens, et justement il faut parfois se plonger dans des réalités qu’on ne connaît pas. C’est ça, la culture au fond.

Vous allez jouer dans la salle Davel à Cully, à proximité des vignes et du lac. Est-ce que les lieux influencent votre état d’esprit ?

Oui, énormément. On entretient tous un rapport particulier aux lieux. Quand on arrive pour un concert, on entre dans un espace qui n’est pas notre quotidien, et les lieux produisent des émotions différentes. Cela finit forcément par se ressentir sur scène. C’est ce qui est intéressant : aucun endroit ne se ressemble vraiment, et cela influence aussi l’humeur dans laquelle on joue.

C’est vrai, d’autant que le Lavaux semble particulièrement propice à l’inspiration. J’espère qu’il vous portera chance. J’ai une dernière question : vous êtes très présent sur les réseaux sociaux et vous créez vous-même des contenus autour de votre musique. Est-ce que cela vous est venu naturellement ou est-ce devenu un passage obligé pour les artistes ?

Un peu les deux. Au départ, ce n’était pas naturel pour moi, mais ça l’est devenu avec le temps, même si ce n’est pas mon métier à la base et que j’aimerais parfois en faire un peu moins parce que cela prend énormément de temps. Malgré tout, c’est devenu important. Et puis cela permet de partager ce qu’on aime avec des gens qui ont envie de le recevoir. Finalement, c’est la même relation entre l’artiste et le public, simplement sous une forme dématérialisée.

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Samedi 20 juin à 20h30
Salle Davel, Cully
lavauxclassic.ch

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