C’est la rentrée du livre ! 461 romans paraissent en librairie cet automne. Chaque semaine jusqu'à la remise du Prix Goncourt 2026, Zaza lit, alias notre chroniqueuse Isabelle Falconnier, partage ses coups de coeur, conseils et rencontres.
Photo de haut de page: © Alexandrina Birsan
Épisode 3/13
Amélie Nothomb : « Au nom de quoi l’amour serait-il un dû ?»
Diabolique, féroce, drôle, grinçant, déchirant et déroutant: « L’adolescence du perroquet », 35e et nouveau roman d’Amélie Nothomb, raconte un face à face entre Alban, chroniqueur radio parisien et Jo, le perroquet Gris du Gabon, qu’il adopte pour le meilleur et, surtout, pour le pire. Zaza a parlé oiseaux, animaux de compagnie, amour du Musée du Louvre et amour tout court avec Amélie Nothomb.
Isabelle Falconnier : Pourquoi avoir choisi un perroquet comme animal de compagnie d’Alban, et non, plus banalement, un chat ou un chien ?
Amélie Nothomb : Les perroquets sont des animaux très ambigus du fait qu’ils ont le pouvoir de la parole. Le Gris du Gabon est même l’animal le plus bavard de tous les animaux au monde ! Il est communément admis qu’ils ne comprennent pas les mots et les phrases qu’ils répètent après les avoir entendus. Je suis persuadée du contraire. D’où toute l’ambiguïté et l’intérêt, à mes yeux, de cet incroyable animal. Mon roman est ainsi une histoire d’extrême ambivalence, d’amour et d’intelligence tout à la fois.
Est-ce une manière de poursuivre la réflexion entamée dans Psychopompe, qui évoquait le monde des oiseaux avec fascination et admiration ?
Les oiseaux ont deux manières de nous fasciner : par leur vol – c’était le sujet de Psychopompe – et par le chant. L’adolescence du perroquet examine cette autre manière que les oiseaux ont de nous fasciner, de nous séduire. De tous les oiseaux, le perroquet est le seul à posséder trois possibilités de s’exprimer, trois domaines de la phonation : le chant, le langage, le cri. L’être humain n’en a que deux, dans le meilleur des cas. Nous possédons la capacité du langage, le chant parfois – moi pas ! – mais le cri, non. Notre cri n’a aucune puissance comparée à celle du perroquet. Nous pouvons hurler de toutes nos forces, sans obtenir le vingtième de ce qu’un lion obtient en rugissant ou un perroquet en criant. Son cri est une déclaration de guerre à effet immédiat. Il peut clairement vous mettre à la porte de chez vous, vous faire fuir immédiatement, tant c’est insupportable ! C’est une arme redoutable.
La relation entre Alban et son perroquet Jo tourne effectivement au cauchemar. Alban ne reçoit en retour de ses soins et de son amour que coups de bec, violence, manifestations de jalousie, et son appartement se transforme en enfer. Or, le titre de votre roman se concentre sur le mot « adolescence ». Avez-vous ainsi voulu raconter sous forme de métaphore les difficultés des relations entre parents et adolescents ?
En partie, mais pas seulement. Qui n’a pas vécu de désamour ? Mon roman raconte l’histoire de quelqu’un qui cesse d’être aimé par celui ou celle qu’il aime, par son amour, son chéri, le centre de toute son attention et affection. C’est violent, très violent. Le perroquet martyrise Alban, le réduit en esclavage, le coupe de toutes ses relations sociales. Leur relation est absolument toxique et destructrice. De telles histoires existent !
Alban entre en contact, dans le cadre de la chronique qu’il tient à la radio, avec une mère d’adolescent qui fait écho à sa propre histoire. Le témoignage de cette maman violentée par son fils adolescent a-t-elle été une source d’inspiration pour raconter votre histoire?
Mon roman a eu de multiples points de départ, c’est une conjonction de nombreux éléments plus ou moins proches. J’ai vu ce perroquet à l’œuvre, littéralement. J’ai aussi eu divers contacts avec des mamans qui vivent régulièrement des scènes d’une telle violence avec leur enfant. Par ailleurs, il m’est arrivée de cesser d’être aimée.
Vers la fin du livre, le perroquet d’Alban lui offre un moment de trêve sous la forme d’un chant sublime. La preuve que rien n’est jamais perdu ?
Lorsque mon roman se termine, l’adolescence du perroquet, qui dure théoriquement quinze ans sur les quatre-vingt-ans de son espérance de vie, n’est pas terminée. Alban aime ce perroquet d’un amour inconditionnel. Il se sent son père et sa mère en même temps, il l’aime de cet amour inconditionnel et particulier qu’ont les parents pour leur enfant. Voilà qu’arrive l’adolescence, et l’adolescent, ici perroquet, cesse de l’aimer. Ce chant est une parenthèse enchantée, comme lorsqu’un adolescent redevient l’espace d’un instant un petit enfant apeuré qui cherche refuge et réassurance auprès de son parent. Son chant dit toute l’ambiguïté de sa relation à l’adulte. Il dit « je te déteste » et « je t’aime » à la fois. Il reste toujours de l’espoir. Alban a l’impression de vivre l’enfer, mais tant que lui et le perroquet seront vivants, tout peut évoluer. Il faudra une patience extraordinaire à Alban, car l’adolescence d’un perroquet et très longue, mais il peut espérer que son perroquet cesse de le martyriser, se lasse.
Votre roman aborde aussi la relation entre un homme ou une femme et son animal de compagnie, que ce soit un chien, un chat, ou un perroquet. Une relation qui prend de plus en plus d’importance. On parle aujourd’hui de phénomène de « pet-parentalité », très marqué chez la jeune génération. Un sondage récent indique que 69% des Français considèrent leur animal comme un membre de la famille et 36% d’entre eux verbalisent le fait de le considérer comme un enfant. Qu’en pensez-vous ?
Je connais tant de personnes qui vivent une telle relation ! C’est magnifique et passionnant. Peu importe que le narrateur vive cette relation avec un perroquet ou un chien. Ce qui compte, c’est la nature du sentiment qui, lui, est vrai et sincère. Contrairement à ce que l’on entend parfois, il ne s’agit pas d’une relation de remplacement, pour pallier un manque affectif, ou faute de mieux. L’animal est choisi de manière préférentielle, décidée. Regardez Léautaud qui s’isole avec son chat… C’est son choix. C’est aussi une erreur commune de penser que, dans le couple formé par un humain et un animal, l’humain serait le maître, et l’animal l’obéissant, le soumis, la propriété. C’est la plupart du temps l’inverse. Le perroquet de mon roman sait qu’il doit sa survie à Alban, mais il lui en veut, ce qui est toujours le cas quand on doit trop à un autre être.
Le Musée du Louvre joue un grand rôle dans votre roman. Alban s’y sent à la maison, considère d’ailleurs le Louvre comme son véritable chez lui, et trouve dans la contemplation des œuvres, surtout les peintures, une véritable consolation. C’est votre cas ?
Absolument ! Mais je parlerais plus de sublimation que de consolation. Alban va y contempler des œuvres qui ne sont pas gentilles, ni jolies, mais terribles ! La plupart des tableaux du Louvre sont d’une grande violence. Nous voyons au Louvre tout ce dont nous souffrons, la mort, la guerre, les viols, les passions humaines les plus destructrices. Nous plonger dans ces œuvres d’art nous donne la force pour les affronter. Ce que je raconte sur le Louvre est du vécu. Après la pandémie de Covid-19, le Louvre, comme la plupart des grands musées, ont conservé des conditions d’accès compliquées. Il faut désormais prendre son billet en ligne, s’inscrire à un créneau horaire, parfois attendre des heures sans pouvoir entrer. Ce qui interdit toute spontanéité… J’ai la chance de m’être vue offrir comme Alban, suite à une chronique sur France Inter, une carte des Amis du Musée qui me permet d’entrer sans réservation. C’est un bonheur total. Sans cela, je n’y irais plus alors que ce lieu m’est essentiel ! J’ai développé une addiction au Louvre ! Quand je vais bien, j’y vais. Quand je vais mal, j’y vais !
Quels sont vos tableaux préférés au Louvre ?
Tout comme Alban, j’admire beaucoup La Victoire de Samothrace. Mais c’est devant deux tableaux en particulier que je me recueille surtout: le premier est un énigmatique portrait de femme appelé La Belle Ferronnière de Leonard de Vinci, qui tire son nom de la fine chaîne qui ceint sa tête, tableau qui a longtemps été bien plus connu et admiré que La Joconde. Le second est La Mort de Sardanapale d’Eugène Delacroix, inspiré par le roi légendaire d’Assyrie qui, pour ne pas tomber aux mains de ses ennemis, fait édifier un immense bûcher dans son palais, y amasse tout son or, s’y fait enfermer avec ses concubines et demande à ses esclaves de les égorger puis de mettre le feu. Ce tableau est magnifique et fascinant de chaos, d’érotisme, de cruauté.
Le 4e de couverture de votre roman reprend une des réflexions d’Alban, « L’amour n’est pas un dû ». Est-ce la morale que vous donnez à votre roman ? Ce qu’il faut en retenir ?
C’est une morale et un constat. Je suis toujours surprise quand je vois des gens s’indigner de ne pas être aimée. Au nom de quoi l’amour serait-il un dû ? Ne pas s’aimer est très fréquent. Je vois autour des moi des enfants qui n’aiment pas leur père, ou leur mère, des frères et sœurs qui ne s’aiment pas. C’est un tabou. On ne le dit pas. Mais je ne vois pas en quoi cela aide de ne pas le dire. Est-ce un devoir d’aimer ses proches ? Du respect, de la franchise, oui, mais éprouver de l’amour par devoir est impossible.
Vous avez publié ces dernières années plusieurs textes à tendance autobiographiques, évoquant votre père, votre mère ou votre propre enfance. Ce texte est-il une manière de rompre avec ce cycle ?
J’observe dans ma créativité romanesque un mouvement de balancier depuis quelques années. J’oscille entre gravité et légèreté. Ce roman fait partie de ma veine que je qualifie de légère. Je suis bien consciente qu’il s’agit d’une forme spéciale de légèreté, très personnelle…
Lors de la tournée de rencontres en festivals et librairies cet automne (Paris, Nancy, Strasbourg, etc), vous allez beaucoup discuter animaux de compagnie avec votre public. C’est un sujet souvent polarisant, qui inspire parfois une grande condescendance à une partie du public culturel… Vous en réjouissez-vous malgré tout ?
Mais c’est très intéressant comme thème, que celui de notre lien aux animaux dits de compagnie ! Oui, je me réjouis d’en parler ! Je constate bien ce regard parfois supérieur d’une partie de la population sur l’autre, celle qui avoue un immense amour pour son animal de compagnie. Or, il n’y a vraiment aucune raison de l’être. On peut aimer un animal autant qu’un être humain. La relation entre les hommes, les femmes et l’animal qui partage leur vie est au contraire un sujet passionnant et complexe !
Isabelle Falconnier
L’adolescence du perroquet, de Amélie Nothomb. Albin Michel, 160 p.

