Chronique Isabelle Falconnier

La rentrée littéraire de Zaza lit – Épisode 4/13 -Mon coup de foudre pour Simona Brunel-Ferrarelli

461 romans francophones et traduits paraissent en librairie dès cette semaine et jusqu’en octobre. Du lancement de la rentrée littéraire jusqu'à la symbolique remise du Prix Goncourt 2026, Zaza lit, alias notre chroniqueuse Isabelle Falconnier, partage ses coups de cœur, conseils et rencontres.

Photo de haut de page: © Alexandrina Birsan 

Épisode 4/13

Mon coup de foudre pour Simona Brunel-Ferrarelli

Simona Brunel-Ferrarelli

Simona Brunel-Ferrarelli

« La Peine haute », troisième roman de l’écrivaine italo-genevoise Simona Brunel-Ferrarelli, est un chef-d’œuvre, et mon coup de cœur de la rentrée des écrivains romands. Précipitez-vous sur ce drame familial au cœur des Alpes italiennes porté par une plume hypnotique et puissante.

La rentrée des écrivains romands est formidable. Elisa Shua Dusapin montre avec quelle finesse on peut parler du Proche-Orient (Sauf la frontière, Zoé). Anne Pitteloud, journaliste et critique au journal Le Courrier, a figuré dans la première sélection du Prix du Roman Fnac et aurait mérité de rester en lice avec un premier roman épatant (Fille de, Finitudes). Daniel de Roulet livre un roman quasi testamentaire d’éternel engagé qui le raconte autant qu’il ausculte la Suisse des années 1940 à aujourd’hui (Trois garçons, Phébus).

Mais mon coup de cœur absolu, immense et entier va à l’écrivaine italo-genevoise Simona Brunel-Ferrarelli pour La Peine haute (Hélice Hélas), son troisième roman, qui nous emmène dans un hameau au cœur des Alpes italiennes où se joue, autour d’une femme nommée Mimi, un drame familial d’une puissance rare. Mon cœur a ses fidélités et sa logique : il y a six ans, je faisais partie du jury du stimulant Prix SPG du 1er roman romand qui récompensait son premier livre, Les Battantes (Encre Fraîche), une histoire de mère rigide et de rumeurs délétères dans un petit village au nom chantant pourtant, Rocca Patrizia. Son deuxième roman, Chienne-Mère (Slatkine), troublait et séduisait en offrant à une fillette nommée Allegra Felice une chienne qu’elle appelle « Mère » et qui l’aime mieux que sa mère. La Peine haute rassemble les ingrédients de l’univers de Simona Brunel-Ferrarelli, un hameau de montagne des Alpes italiennes, tout près de la frontière suisse, des relations compliquées entre les mères et leurs fils, entre les frères, des chiens fraternels et protecteurs, mais des ingrédients ici sublimés, transcendés, emportés par une écriture incomparable, puissante, hypnotisante, rude et lyrique à la fois, soufflant le chaud et le froid, alternant des phrases creusant longuement leur sillon et leurs contrepoints lapidaires et fulgurants.

En héroïne inoubliable, Mimi. Mimi que dans les premières pages du roman, à la faveur d’une catastrophe naturelle – une immense inondation qui dévaste le village – l’on retrouve chez elle presque momifiée, morte depuis des mois, seule, oubliée de tous. Mimi, née de l’inceste, humble et forte, parle aux bêtes, aime violemment, hérite d’une maison qu’elle cède en viager à deux frères qui amèneront la joie et le drame dans sa vie, élève les fils de Madame Armande qui n’a pas l’instinct maternel, mais finit seule, abandonnée de tous, de ses fils surtout, parce qu’entre eux elle a semé la zizanie et la haine. Une scène magnifique décrit comment, alors employée au service de la charcutière du village, elle tombe sur une pile de vieux romans détrempés, aux pages collées entre elles – le soir, la nuit, ce qui manque de l’histoire, elle l’invente, développant de merveilleux pouvoirs d’imagination qui lui donne, enfin, un peu de paix.

La Peine haute évoque merveilleusement bien, terriblement bien, ce que peut être une communauté humaine : « Un village, c’est comme une immense famille qui ne se veut pas toujours du bien ». C’est un roman qui a tout compris de l’amour, et du désamour. De l’instinct de survie. Des haines familiales et leur corollaire, les secrets de famille. De la haute solitude, des violences faites aux femmes, partout, de toujours. Des enfants de la honte qui la porte leur vie entière comme une croix. De la sauvagerie humaine et de l’humanité des animaux. Dramatique, grave, ce beau récit ne pèse pourtant pas lorsqu’on a tourné la dernière page ; c’est qu’il nous va droit au cœur, profondément empathique, semblant tout connaître de l’âme humaine, nous rendant plus riche des intuitions poétiques de l’écrivaine.

Simona Brunel-Ferrarelli est une personne rare, discrète, toute en élégances. Née à Rome, elle arrive encore enfant à Genève, en 1974, suivant son père engagé au CERN. Études de sciences politiques, de lettres, puis l’enseignement, les enfants, les maris. Depuis toujours, depuis que la bibliothèque de son père lui a littéralement sauvé la vie, la lecture, et l’écriture, très vite. Des nouvelles, des poèmes, des romans. Elle a plusieurs vies, toutes aussi intenses les unes que les autres. Elle dit qu’écrire la vie, c’est un peu la corriger, la distraire de la vulgarité, de la banalité. Et que lorsqu’elle a compris cela, c’est un peu comme si elle avait trouvé un ami invisible, et qui dorénavant la protègerait. Ce n’est qu’à la mort de sa mère qu’elle termine Les Battantes et publie, enfin, son premier livre. Simona sera tout ce week-end (4-6 septembre) au festival Le Livre sur les Quais à Morges. À vous de jouer.

Isabelle Falconnier

La Peine haute, de Simona Brunel-Ferrarelli. Hélice Hélas, 270 pages.

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