Photo: Damien Bozzini

Kévin Eyer, l’art de bifurquer

Figure du stand-up romand, chroniqueur One FM et comédien pour Couleur 3, Kévin Eyer prépare actuellement son deuxième spectacle. Loin de l’histoire de Genève qui nourrissait son premier one-man show, il explore cette fois la paternité et les angoisses qui l’accompagnent. Avant de le roder sur scène à partir de la rentrée, il sera à l’affiche du prochain gala du 1er août organisé par le Caustic Comedy Club à Allianz Cinéma. L’occasion pour L’Agenda de brosser son portrait.

Texte et propos recueillis par : Marie-Sophie Péclard

Je retrouve Kévin Eyer sur la terrasse du Cinéma Bio à Carouge où, comme il le raconte, il est souvent venu trouver l’inspiration : « J’aime écrire dans les lieux publics quand je suis entouré de copines et de copains. J’aime ce ping-pong, ça ouvre d’autres portes que celles que tu as dans ta tête, j’ai besoin de changer d’angles et de façons de penser. Mais quand je dois me concentrer pour écrire, je préfère être chez moi, dans un lieu clos, sinon mon esprit divague trop. »

Kevin Eyer

Photo: Marie-Sophie Péclard
(Photo de haut de page: Damien Bozzini)

Footballeur rebelle

Reprenons donc les choses dans l’ordre. Kévin Eyer, 34 ans, est né à Genève et a grandi dans le quartier de la Servette. Avec son père, il s’essaie à de nombreux sports. Il se rêve d’ailleurs footballer professionnel devant son poster géant de Zidane, installé sur la porte de sa chambre pour masquer la vitre brisée après une prise de bec avec son petit frère.

Sa mère sicilienne a donné à ses deux garçons des prénoms américains. « Ma mère a dû vouloir couper les ponts avec ses origines italiennes. Ça vient de là, je pense… une réaction ». Cet esprit de rébellion, le jeune Kévin le cultive précieusement. À l’école, il se mêle de toutes les histoires, mêmes de celles qui ne le regardent pas : « J’ai toujours besoin d’être dans la confrontation avec l’autorité », avoue-t-il le sourire aux lèvres. Il sera donc réformé de l’armée suisse pour objection de conscience, après avoir abandonné le FC Colley-Bossy. Il reconnaît que son mode de vie n’était plus très compatible à celui d’un sportif d’élite : « Je suis un peu contradictoire. J’ai des envies et, en même temps, je n’ai pas envie de faire trop de sacrifices. J’ai donc bifurqué sur d’autres envies. »

Apprenti humoriste

C’est en 2015 que Kévin Eyer décide de se lancer dans le stand-up, le monde du spectacle correspondant mieux à la vie sociale d’un jeune homme de 23 ans. À ce moment-là, il travaille comme animateur socioculturel après des études à la Haute école de travail social et n’a pas d’autres plans que de faire des choses qui lui plaisent : « C’est vrai que le jeu est souvent au cœur de ma vie, de ma réflexion, de mon choix de carrière en tous cas. Et, dans tous les jobs que j’ai faits, je n’ai jamais vraiment eu l’impression de bosser ».

Pourtant, l’envie de monter sur scène est présente dès l’enfance, lors d’un voyage avec ses parents dans un camp de vacances : « J’ai toujours eu cette envie, non pas de me mettre en avant, mais de partager un moment avec les gens ». À l’École de culture générale, il s’inscrit à un cours d’improvisation théâtrale avec Françoise Préfumo : « Elle nous a insufflé cette envie de rire, de créer, de faire, d’être en groupe, d’amener de la joie. Elle a été un véritable déclic. » Kévin met aussi les chances de son côté en étudiant trois ans au cours Florent à Paris. De cette période où il parfait ses techniques d’acteur, il retient la conscience de pouvoir interpréter des rôles : « J’ai compris que je ne déméritais pas, qu’il fallait que je croie en moi aussi bien que les autres pouvaient croire en moi ».

Kevin Eyer

Photo: Jorgy 

Comédien à temps plein

Après son diplôme du Cours Florent, il présente ses sketchs sur différents plateaux de stand-up et intègre la compagnie Confiture pour la pièce La Grande évasion en 2019. Il joue également le rôle de Stanley Kowalski dans une mise en scène d’Un tramway nommé Désir. Aujourd’hui, il se réalise entièrement dans son métier de comédien, à travers ses spectacles, des sketchs à plusieurs, ses chroniques pour One FM ou des vidéos pour Couleur 3. Il rêve aussi de cinéma, de rôles à l’écran. Puis nuance aussitôt : « Après, si ça se trouve, dans dix ans, je ne fais plus de stand-up et je suis coach de foot, je n’en sais rien. En fait, j’aime vivre intensément la passion que j’ai. »

Kévin Eyer préfère en effet le concret et trouve ses réels appuis dans sa famille, ses amis, son amoureuse et ses enfants. Depuis toujours, son « objectif de vie est d’évoluer en tant qu’humain ». « Je me laisse la porte ouverte », ajoute-t-il. « Je ne sais pas où, pas de quoi demain sera fait. Mais en tout cas, ça sera fait de la manière où j’espère être le plus heureux possible ».

Cette prudence fait parfois penser à une façon de se protéger, ce que l’humoriste ne dément pas complètement : « Dès que je fais des plans, j’ai des attentes. Une fois que j’ai des attentes, j’ai des déceptions. Et je les gère mal ».

Au début de sa carrière, il accepte volontiers les rôles de maître de cérémonie, organise des soirées, et crée même le KéMedy Club. Un projet ambitieux et très stimulant qu’il a fini par léguer : « Je sentais que j’étais peut-être en train de créer quelque chose de super, mais j’allais finir par être cantonné à ce rôle. C’est comme de l’amour : pour pouvoir évoluer, tu es obligé un moment de te séparer. Depuis que j’ai fait ça, il n’y a que des choses bien qui se sont passées pour moi. Et le projet a été repris par d’autres, j’avais besoin qu’il perdure. J’ai aussi à cœur de vouloir faire naître des choses pour la branche et pas que pour moi personnellement, parce qu’on n’est pas éternel. »

 « C’est un peu glauque… », ajoute-il dans un rictus. Plusieurs fois pendant notre discussion, il désamorce les sujets sensibles. Car sa quête de bonheur abrite de nombreuses angoisses que sont venues cristalliser la naissance de son premier fils. S’il avoue avoir toujours été stressé, et que cela s’est même traduit par des tics quand il était enfant, il voit dans la paternité une étape supplémentaire : « Je suis dans l’instant pour moi, mais je suis dans la prévision pour les autres. Par exemple, pour mes enfants, je pense beaucoup à l’après. »

Papa en rodage

Avec les années, le jeu reste intact, mais le regard change. Après s’être intéressé à l’histoire de Genève dans son premier spectacle, il s’autorise aujourd’hui des chemins plus personnels.  La paternité est ainsi l’un des sujets que l’humoriste travaille dans l’écriture de son prochain spectacle. À travers ses enfants, l’humoriste a conscience de parler de lui : « Mon premier fils me ressemble beaucoup. Par exemple, comme moi, il n’aime pas dormir. Je peux parler du sommeil en général, du dodo, du fait de dormir avec ses parents. Cela permet de parler des craintes, des peurs, des angoisses. Et puis, je pense que tout ça raconte la peur de mourir. Mais toujours de manière joyeuse ! Il ne faut pas oublier que le but premier, c’est de faire rire. »

Sans plans mais jamais sans vision, Kévin Eyer rodera son spectacle chez Floky la Loutre à Genève et au Cylure à Lausanne à partir de septembre. La scène fait ainsi entièrement partie de son processus de création : « J’aime me confronter au public. J’ai besoin que les gens valident ce que je fais, c’est ce qui va me donner confiance ».

Avant de le libérer, je lui demande s’il se voit des points communs avec l’un de ses homonymes, un ancien capitaine de l’armée américaine.  « Pour être honnête, je n’en vois pas ! J’ai été bien éduqué, je sais faire mon lit, je n’ai pas besoin qu’on me dise quoi faire ! », répond-il en riant, avant de se raviser : « Mais j’aurais pu, je pense, être un bon allié dans l’organisation. Je suis très fort pour déléguer ! »  Finalement, Kévin Eyer n’aime peut-être pas prévoir l’avenir. Mais il semble très bien savoir avec qui il a envie de le construire.

Caustic Comedy Show à Allianz Cinéma

Pour la quatrième fois, le Caustic Comedy Club propose un gala d’humour à l’occasion du 1er août. Cet événement réunit au bord du lac, en face des gradins de l’Allianz Cinema, un plateau pétillant d’humoristes : Thomas Wiesel, Marie de Brauer, Rémi Boyes, Audrey Baldassare, Myriam Baroukh et Kévin Eyer, présenté·e·s par Nadim.

Caustic Comedy Show
Allianz Cinéma, Quai Gustave-Ador 87, 1207 Genève
Samedi 1er août de 21h30 à 23h30
Plus d’infos et billetterie : www.causticcomedyclub.com

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