Depuis sa publication le 13 août 2026 aux éditions La Veilleuse, Le Lit au roi connaît une jolie percée dans le milieu littéraire romand, avec plusieurs nominations pour des prix littéraires. Lou van Nijen, franco-néerlandaise née à Genève signe un premier roman puissant et délicat, explorant une relation d’emprise entre un père et sa fille. Délicatesse : un mot qui habille si bien l’esprit et la gestuelle de l’auteure de 29 ans. Ainsi que son rire, bondissant au détour d’une question ou d’une hésitation. Portrait.
Texte et propos recueillis par : Marie-Sophie Péclard
Photo: Pierre Daendliker
Cocher les cases
La lecture a très tôt été présente : « Ça fait un peu cliché mais j’ai toujours aimé lire, de manière presque frénétique. Quand je partais en vacances aux Pays-Bas chez mes grands-parents, ma mère m’envoyait par la poste un colis de livres. » Lou s’interdit cependant d’écrire. « Petite, je croyais que pour écrire des romans il fallait inventer des histoires d’amour, et cela ne m’intéressait pas. J’aimais les histoires qui se passaient dans la nature, Jack London ou encore Le Grizzly de James Oliver Curwood, qui a été mon premier choc littéraire. Et je me disais aussi que je n’aurais jamais le bon vocabulaire. Dans tous les cas, c’était la peur de ne pas être à la hauteur, un perfectionnisme un peu étrange ».
À l’adolescence, elle se lance dans l’écriture d’une fanfiction au long cours. « C’était toujours des histoires très tristes, voire un peu glauques », m’avoue-t-elle en pouffant. « Parler de deuil, de violences, je pouvais écrire là-dessus. » Une première façon de laisser libre cours à son imagination, sans pour autant faire taire ses craintes face à la précarité du métier d’écrivain. Elle suit des études de business et d’anglais avant de s’inscrire en 2023 au nouvellement créé Master d’écriture littéraire de la Haute école des arts de Berne. « J’ai vu l’occasion de concrétiser un projet de roman. J’ai toujours été très bonne élève, à vouloir rentrer dans le moule des études. Je me suis dit qu’un master légitimerait mon envie d’écrire ».
Tuer le père
À ce moment-là, Lou a renoué avec l’écriture à la suite d’une rencontre inattendue. Alors que son père a coupé les ponts, elle le croise dans les rues de Genève. Il est méconnaissable. Elle se met à écrire le jour-même. « C’était vraiment bizarre. J’ai ouvert mon ordinateur et j’ai senti que je devais écrire. C’était un peu comme une lettre adressée à mon père. J’ai consigné tous mes ressentis du moment, de quoi il avait l’air, l’environnement autour de nous… Je me suis sentie tellement soulagée, c’est comme ça que ça a commencé. Les souvenirs sont venus et j’ai tout écrit. »
À ce moment-là, la jeune auteure imagine un texte en hommage à la vie de son père et à son influence. Mais l’écriture se double d’une forme d’enquête pour retrouver l’homme derrière le masque : « Je tenais à ne pas enfermer le père dans une case. Oui, on parle de bipolarité, de violence, de manipulation, mais il n’y a pas que ça. C’est ce qui fait que c’est tellement dur. Il y a de belles choses chez le père que Léocadie peut garder sans que ça la pourrisse. Mais c’est important aussi », se reprend-elle, « dans ce contexte-là, qu’elle se réapproprie ces choses-là. Par exemple, elle aime écrire. Le père l’a formée depuis qu’elle est petite à réciter des poèmes, il valorise la littérature. Et elle peut être heureuse de ça, tout en se rendant compte que ça lui appartient, à elle. Je voulais montrer que c’est important de se réapproprier les choses quand on a été tellement instrumentalisée. »
Libérer la plume
Il fait chaud, cet après-midi. On est en pleine canicule. Lou ferme les volets après m’avoir demandé si cela me dérangeait, puis allume la lumière. Dans le cadre de ses études à Berne, elle a suivi un semestre de mentorat avec l’écrivaine suisse Noëlle Revaz. À son contact, Lou bénéficie d’une première lectrice bienveillante mais intraitable sur la forme, barrant des paragraphes entiers : « Elle avait vraiment un côté très enveloppant dont j’avais besoin pour un premier roman. Et puis c’est une styliste hors pair donc elle avait vraiment su me guider. C’est comme si elle avait accéléré un processus que j’aurais pris des années à intégrer toute seule ».
Plusieurs versions seront nécessaires : « J’avais envie de me détacher de ce style très scolaire qui me valait des bonnes notes à l’école, mais qui n’était pas vraiment qui je suis en tant qu’écrivaine. » Le texte est finalement envoyé à des maisons d’édition, et La Veilleuse sélectionne Le Lit au roi. « Laurence Robins, mon éditrice, m’a dit qu’il faudrait retravailler certains aspects. Mais j’ai tout de suite été rassurée parce qu’elle m’a fait comprendre qu’on allait le faire ensemble. Et j’ai besoin qu’on me fasse confiance, sinon je m’écroule. »
Pendant le processus d’édition, la jeune femme se choisit Lou comme nom de plume et d’usage.
Casser les codes
Quand je lui demande si elle sait, aujourd’hui, qui elle est en tant qu’écrivaine, Lou se dérobe avec pudeur. Et juste après, affirme qu’elle veut « parler de sujets qui dérangent. Pas pour déranger, mais pour briser des tabous et notamment ceux des violences familiales. » Cette radicalité, elle la puise dans ses lectures, citant Triste Tigre de Neige Sinno, Ottessa Moshfegh et Melissa Broder, ainsi que dans un besoin quasi viscéral d’interroger nos normes tant artistiques que sociétales : « Je me considère comme féministe et j’ai envie de m’inscrire dans cette lignée-là. J’ai envie de briser les codes de ce qu’on appelle la littérature blanche. »
Quelques jours après la sortie de son roman, Lou se dit soulagée et se réjouit de voir le texte vivre sa propre vie, puisqu’elle l’a aussi écrit pour libérer la parole sur les violences familiales, « comme une sorte de passeuse ». Je lui demande si publier ce livre est son plus grand accomplissement : « Je pense que mon accomplissement le plus grand dans ma vie, ce sera d’être libre. Mais je ne sais pas encore comment. »
Les volets sont rouverts, Lou me raccompagne et ponctue son au revoir d’un dernier éclat de rire. De ce rire si souvent tiré de la politesse du désespoir mais que, comme son écriture, Lou van Nijen a réappris à apprivoiser.
Mini-questionnaire de Proust
Dans quel pays désirerais-tu vivre ?
Le Canada.
Quel est le don de la nature que tu aimerais avoir ?
Communiquer avec le vivant, les animaux, la nature.
Quelles sont tes héroïnes dans l’Histoire ?
Je pense à la première femme des Premières Nations à avoir écrit son autobiographie, Sarah Winnemucca Hopkins.
Quelles sont tes héroïnes favorites dans la fiction ?
Tookie, la protagoniste de La sentence de Louise Erdrich.
Comment aimerais-tu mourir ?
Très vieille. Dans la nature, et entourée des gens et des animaux que j’aime.
Qu’est-ce que tu apprécies le plus chez tes amis ?
Leur non-jugement.
Quel est ton principal trait de caractère ?
La détermination.
Quelles sont les fautes qui t’inspirent le plus d’indulgence ?
L’excès d’honnêteté. Et l’émotivité.
Rencontres et dédicaces :
- Payot Morges, 3 octobre de 10h30 à 12h
- Payot Vevey, 10 octobre de 10h30 à 12h

