Les Rencontres d’Arles 2026 célèbrent jusqu’au 4 octobre la magie de l’art photographique. En suivant les traces des monstres sacrés et des Suisses du plus grand festival de photographie au monde, notre chroniqueuse Isabelle Falconnier a rencontré l’obsession de cette 57e édition : la fabulation critique.
Isabelle Falconnier
Photo de haut de page:
Martine Barrat, Love avant d’aller au Rhythm Club, elle voulait être sûre que son maquillage soit bien mis, Harlem, 1996
« Des mondes à relire » : telle est l’invitation que nous lance cette année le plus grand festival de photographie au monde, un rendez-vous annuel plébiscité par les Romand·e·s, les Rencontres d’Arles. Une cinquantaine d’expositions d’un bel éclectisme investissent pour cette 57e édition églises, entrepôts, musées, supermarchés ou cloîtres de la ville camarguaise et de ses environs. Suggestion de parcours en trois thématiques
Ayana V. Jackson, To be Black And Female in the Spanish South West, in the Style of Selika Lazevski, 2023
Imaginer l’Histoire
Fabuleuse porte d’entrée dans le festival que l’exposition de l’artiste afro-américaine Ayana V. Jackson, magnifiquement mise en scène dans l’ancien réfectoire de l’abbaye de Montmajour, aux portes d’Arles. Intitulée « La bonne nouvelle n’est pas annoncée au sommet des montagnes mais dans les clairières », elle prouve comment, en faisant usage tout à la fois de l’archive, de la reconstitution et la performance, la photographie s’offre comme un outil esthétique, politique et narratif. Pour faire revivre des femmes que l’Histoire a effacées, oubliées, négligées, Ayana V. Jackson incarne tour à tour Mary Fields, surnommée Stagecoach Mary, née esclave dans le Tennessee, première factrice longue distance afro-américaine aux États-Unis, Amelio Robles, née femme mais révolutionnaire mexicain sous une identité mâle, ou encore Selika Lazevski, une écuyère noire qui fascina le Paris de la Belle Époque. De puissants et magnifiques portraits équestres qui font advenir le passé dans le présent et se réclament de la théorie de la « fabulation critique », définie par l’historienne américaine Saidiya Hartman dans son essai fondateur Vénus en deux actes – l’artiste construit des images qui se situent dans la tension entre l’absence archivistique et la présence spéculative. La fabulation critique : un fil rouge que l’on retrouve dans plusieurs autres expositions, dont celle du photographe sénégalais Omar Victor Diop exposé à l’ancien collège Mistral. À l’invitation du documentariste Lee Schulman, qui possède plusieurs dizaines de milliers de diapositives Kodachrome des années 1950, Omar Victor Diop s’invite par d’habiles montages dans cet univers représentatif de la bourgeoisie américaine blanche privilégiée, ou nulle mixité raciale et sociale n’est alors tolérée. Le voici qui joue au golf avec une brochette d’hommes en chemisettes, déguste du homard sur la côte est ou découvre les joies du ski, dans une réécriture souriante et acide de ce qui aurait pu – et dû – être. Fabulation critique encore dans les épatants romans-photos de l’Ivoirien Paul Kodjo, décédé en 2021, exposés à l’espace Croisière. Sous des apparences anodines, divertissantes et romantiques, ils ont joué un rôle certain dans l’émancipation politique et sociale de l’Afrique. Fabulation critique encore chez l’un des plus intéressants jeunes lauréats du Prix Roederer, exposés à l’espace Monoprix, Jordan Beal. Né à Fort-de-France, il explore la (fausse) mémoire et les hallucinations de l’IA pour questionner les traces des révoltes des esclaves des plantations au 19e siècle dans sa Martinique natale.
Chercher, et trouver, les Suisses
Pas de photographe suisse, mort ou vif, mis·e à l’honneur en solo cette année comme cela avait été le cas avec l’étoile montante Namsa Leuba ou l’immense Sabine Weiss en 2021. Par contre, c’est un ufologue suisse, Billy Meier, qui est au cœur de la vaste exposition « Nous ne sommes pas seuls » (espace Croisière), qui explore la manière dont la croyance aux extraterrestres infuse la création artistique. En 1976, Billy Meier, qui prétend depuis son enfance être en contact avec des extraterrestres, annonce avoir observé une soucoupe volante près de son domicile de la campagne zurichoise. En quelques années, il réalise plus de mille clichés, il va sans dire controversés, de soucoupes volantes – dont l’un inspirera l’affiche de la série télévisée X-Files ! Il fonde son propre mouvement spirituel, le FIGU, dans le village de Schmidrüti, auquel le photographe allemand Silas Bahr consacre en 2020 un intriguant reportage photographique. « Nous ne sommes pas seuls » navigue ainsi habilement entre fantasme, fiction, art, documentaire, mise en abime et questionnement sur le statut de la photographie comme preuve.
Eduard Albert « Billy » Meier, Troisième cliché d’une série de huit images représentant un « vaisseau pléiadien », Ober-Sädelegg, Suisse, 8 mars 1975
Deux autres rendez-vous « suisses » : la grande, passionnante et pléthorique (plus de 500 tirages !) exposition « Modèle animal », à la Mécanique générale, produite par Photo Elysée et sa directrice Nathalie Herschdorfer, raconte comment la photographie se nourrit depuis toujours avec gourmandises des animaux : que ce soit pour les documenter et les classifier, admirer leur puissance ou leur esthétique, ou encore s’attendrir et les faire entrer dans nos albums de famille. Mention spéciale aux images du regretté Martin Parr, au petit chat dans son cercueil de Sophie Calle, aux corbeaux obsédants du photographe japonais Masahisa Fukase et au photogramme d’ours sauvage de l’américaine Zana Briski, obtenu sans caméra, en attendant le passage de l’animal devant de grands papiers photosensibles. Photo Elysée est également co-producteur de la très originale exposition « R comme regarder – Le livre photo jeunesse » à l’Espace van Gogh, traversée d’un siècle de création à travers une centaine d’ouvrages internationaux qui utilisent le média photographique pour communiquer avec les enfants. Ouvrages pédagogiques, fictions et abécédaires témoignent de l’émergence de nouvelles méthodes pédagogiques axées sur l’image tout autant que de la manière dont la photo a investi très tôt tous les registres de la littérature pour enfant. On y retrouve avec plaisir Les Histoires d’Amadou du couple d’artistes vaudois Suzi Pilet et Alexis Peiry, grands succès des années 1960. Rareté exposée dans une vitrine : la marionnette d’Amadou ainsi que ses accessoires de montagnard ayant servi pour le volume « Amadou alpiniste », conservés au Centre des littératures en Suisse romande de l’Université de Lausanne, mais rarement visibles.
Masahisa Fukase, Cap Erimo, 1976, série Ravens
Monstres sacrés à (re)redécouvrir
À chaque édition son équilibre subtil entre les jeunes talents, bien servi notamment par les sept artistes lauréats du Prix Découverte Louis Roederer (espace Monoprix) et les vieux briscards ou autres figures légendaires de la photographies, patrimonialisés de longue date ou encore tout juste de ce monde. Ces quatre-là vous donneront une furieuse envie d’admiration et de reconnaissance.
Martine Barrat a 93 ans. Née à Oran en 1933, amie d’enfance d’Yves Saint Laurent, danseuse à Paris dans les années 1950, arrivée à New York en 1968, cette femme libre et aventureuse est l’une des dernières résidentes permanente du Chelsea Hotel. À l’espace Van Gogh, une rétrospective rend justice à cette figure mythique du New York underground, qui a su amadouer, et photographier avec empathie et délicatesse, les chefs de gangs de Harlem, les petits caïds des clubs de boxe du Bronx, les jazzmen autant que les pionniers du hip-hop. Autre rétrospective, dédiée à la chapelle du Museon Arlaten à l’immense photographe américain William Klein, disparu en 2022 à l’âge de 95 ans, témoin lucide et engagés des bouleversements sociaux et politique tant des Etats-Unis, qu’il quitte pour s’installer à Paris après-guerre, que de l’Europe post Mai-68. Son regard impitoyable sur l’univers de la mode, qu’il décline en reportages photos et en films, tels le satirique « Qui êtes-vous Polly Maggoo ? », n’a pas pris une ride.
William Klein, Ali vient de mettre Foreman K.O., Kinshasa, Zaïre, 1974
L’immense Edward Steichen, exposé à la Mécanique générale, dédia sa vie à la nature, en tant que jardinier-horticulteur autant qu’en lui consacrant sa vie d’artiste. Son travail, bouleversant, est d’une beauté et d’une poésie exceptionnelle. Durant les dernières années de sa vie, il se fit le témoin-photographe d’un magnifique arbre amélanchier qu’il avait baptisé Nell, en souvenir de sa petite-fille décédée, le photographiant durant dix années, saison après saison. Quant à ses iconiques photographies de delphiniums géants, elles donnent un visage à la perfection. Normal : sur le lit de mort de sa mère, il lui avait fait une promesse, celle de cultiver les plus beaux spécimens du monde.
Edward Steichen, L’Arbre d’amélanchier, Umpawaug Farm, Connecticut, États-Unis, 1960 Collection Spuerkeess. © 2026 The Estate of Edward Steichen / Artists Rights Society (ARS), New York
Rencontres d’Arles
Jusqu’au 4 octobre 2026
Arles (France), divers lieux

