De mère inconnue

ZAZA LIT Pascal Bruckner

La chronique littéraire d’Isabelle Falconnier

« De mère inconnue », de Pascal Bruckner

De mère inconnue commence par un rêve et se termine par un cauchemar. Dans le rêve, qui date du 24 décembre 2023, la mère du narrateur git dans son lit, froide, et lui demande de se coucher sur elle pour la réchauffer, telle une demande de résurrection. Le cauchemar la met en scène dans son cercueil, durant la cérémonie d’enterrement, qui se met à parler de l’intérieur de la bière, et adresse à son fils une litanie de reproches – manque de reconnaissance, diffamation du père, déformation de la réalité, arrogance du survivant, narcissisme. Avant que le fils ne s’empare d’un étrange petit livre posé sur le cercueil, aux pages blanches, très lourd, qu’il jette dans un ravin de montagne. Mais lequel est le rêve, lequel est le cauchemar? Car le premier « laisse un goût étrange » et le second allège et rend « joyeux » le narrateur, qui ne s’excuse pas auprès de sa mère accusatrice d’être un « détrousseur de cadavre ».

De mère inconnue est Le livre de ma Mère de Pascal Bruckner. Une sorte de passage obligé pour écrivains depuis que l’invention de la psychanalyse ait révélé le rôle involontairement décisif des mères dans la fabrication des névroses inconscientes de leurs rejetons. Bruckner s’inscrit d’ailleurs explicitement dans le sillage d’autres écrivains « à maman » et salue Roland Barthes et son Journal de deuil, Albert Cohen et Romain Gary. Les confessions ont leurs codes. Au début de chaque texte autobiographique, l’écrivain se doit de signaler le pacte de lecture qu’il fonde avec le lecteur, le making of du texte que l’on va lire. Pascal Bruckner explique ainsi qu’arriver à l’âge qu’avait sa mère en mourant le pousse à se décider à « compléter le puzzle » familial: c’est qu’en 2014, dans Un bon fils, il avait évoqué son père, « autocrate fragile et violent, nostalgique attardé du Troisième Reich », qui participa comme volontaire à ­l’effort de guerre allemand en travaillant pour les usines ­Siemens à Berlin puis Vienne de 1942 à 1945, insultait et battait femme et enfant. Et puis, « on a toujours quelque chose à prouver à celle qui vous a mis au monde ».

La vérité, rien que la vérité, il ne peut pas la dire: les souvenirs, anciens, ne sont peut-être pas tous exacts. Celle à qui il rend hommage est une « Mère imaginaire », celle qui survit dans son esprit, « plus réelle que la vraie ». Car la littérature est un « long message adressé » à nos défunts, et l’écriture « engendrement ». Mais ce qui devait être une « collection de souvenirs » devient peu à peu une « enquête » autour d’une femme ordinaire prise dans les circonstances extraordinaires de la Seconde Guerre mondial et qui croit se sauver en épousant le père du narrateur.

Né en 1948, Pascal ­Bruckner est enfant unique. Tout tourne autour de lui. Les coups du père tyrannique comme les baisers étouffants de la mère. Il grandit dans un climat accablant, désolant, haineux, entre la ritournelle paternelle – « tu es un raté, tu finiras dans la caniveau » – et la spirale dépréciative de la mère, amère, frustrée, incapable de croire au succès de son fils, l’entrainant dans son propre malheur, championne de l’autodestruction et du dénigrement. Une mère qui par ailleurs le dorlote, le couve, en fait un petit roitelet égoïste au point que Bruckner propose en épitaphe pour sa propre tombe : « Ci-gît un coq en pâte. » Avec chaque amoureuse, ensuite, l’écrivain de reproduire malgré lui le schéma parental. « Seules m’ont éduqué celles qui m’ont contrarié et ont opposés à mes menées une volonté inflexible. (…) Bénies soient-elles ! » La fuite est son objectif. Paris sera son salut. Il plonge dans ses plaisirs, ses mille petits métiers, son bouillonnement intellectuel. L’écriture le transforme. Il aimera la vie, passionnément.

Michel Leiris affirmait qu’il n’y a pas d’art véritable de l’autobiographique sans mise en danger, la comparant à la tauromachie. Le temps a passé, Pascal Bruckner a 77 ans, sa mère est décédée il y a plus de vingt ans, et pourtant les tremblements infimes, troublés, troublants, de ce texte par ailleurs enlevé, intelligent et magnifiquement écrit, indiquent que oui, lorsqu’on écrit sur la mère, on danse toujours au bord du gouffre.

À la fin du livre, comme il se doit, la mère meurt, et sans attendre les bras de son fils pour rendre son dernier soupir, histoire de lui léguer un dernier chagrin, un de plus.

Isabelle Falconnier

« De mère inconnue », de Pascal Bruckner, Grasset, 264 p.

PS

Voici mes 10 « livres-de-ma-mère » préférés. Et les vôtres ?

  • Un barrage contre le pacifique. De Marguerite Duras (Gallimard, 1950). Où Duras dresse le portrait de sa mère institutrice partie seule au Cambodge avec ses trois enfants dans l’espoir d’accéder à une vie meilleure. « Elle a fini sa vie folle », dira l’écrivain.
  • Ma mère de Richard Ford (L’Olivier, 2003). Ou comment l’écrivain canadien, en se penchant sur la vie de sa mère, tendrement aimée, découvre que le grand secret, c’est qu’il n’y a pas de secret. Subtil et pudique.
  • Simone Emonet de Catherine Millet (Flammarion, 2025). Ouvrant cartons à photos, boîtes à bijoux, sacs à main, la critique d’art Catherine Millet redonne son nom de jeune fille à sa mère, jolie, malheureuse, morte par suicide.
  • Ainsi parlait ma mère de Rachid Benzine (Seuil, 2020) Pourquoi sa mère illettrée lui demande-t-elle de lire et relire à voix haute La Peau de chagrin de Balzac ? Un portrait-hommage de l’écrivain franco-marocain à celle qui lui a donné la vie.
  • Autour de ma mère de Catherine Safonoff (Zoé, 2006). Non pas un récit de deuil, mais un carnet de bord tenu à chaud pendant trois ans. Alors que sa mère perd la mémoire, la narratrice cherche à gagner son affection. Poétique, tragi-comique, exceptionnel.
  • Trois jours chez ma mère de François Weyergans (Grasset, 2005). Ou comment un homme désemparé décide, le jour de ses cinquante ans, d’annuler tous ses rendez-vous afin d’essayer de savoir où il en est. Et arrive enfin à écrire le portrait de sa mère qu’il porte depuis 10 ans.
  • Ailleurs de Richard Russo (La Table Ronde, 2013). L’autobiographie de l’écrivain américain doublée de la biographie de sa mère, lectrice passionnée, étouffante, rêvant d’ailleurs. Puissant et troublant.
  • Tant mieux d’Amélie Nothomb (Albin Michel, 2025). Il était une fois une petite fille qui, pour survivre, inventa la formule magique « Tant mieux ! », que sa propre fille, Amélie, reprendra à son compte. Un conte de fée et de sorcière drôle et subtil.
  • La promesse de l’aube de Romain Gary (Gallimard, 1960) Ou comment un fils se fait la promesse de combler tous les désirs de sa mère, de compenser par la gloire les humiliations que cette Russe immigrée a subi toute sa vie, et tente de tenir sa promesse.
  • Une femme de Annie Ernaux (Gallimard, 1988). Au lendemain de la mort de sa mère, qui avait perdu la mémoire, l’écrivaine s’efforce de retrouver les différents visages et la vie de celle qui était l’image même de la force active. Poignant et lucide, du pur Ernaux.

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