Isabelle Falconnier Campiche

ZAZA LIT Etienne Barilier

La chronique littéraire d’Isabelle Falconnier

« Qui a tué Mary Rogers? », de Etienne Barilier

Etienne Barilier qui a tué Mary Rogers

Le 28 juillet 1841, le corps d’une jeune femme est retrouvé dans le fleuve Hudson, à la hauteur de Lower Manhattan, à New York. Battue, à moitié ligotée, elle porte encore enfoncé dans ses chairs le morceau de tissu qui a servi à l’étouffer. On l’identifie rapidement : il s’agit de Mary Rogers, vingt ans, portée disparue depuis trois jours. À New York, Mary Rogers n’est pas n’importe qui. Surnommée « La Belle Cigarière », véritable figure new-yorkaise, elle faisait tourner les têtes et sa beauté renversante attirait les hommes comme des mouches dans le luxueux magasin de tabac sur Broadway où elle officiait comme vendeuse. Au point que sa famille la retire de la boutique pour la mettre à la tâche dans une pension de Nassau Street, calmant apparemment le harcèlement dont elle est victime.

Qui a tué Mary Rogers ? Toutes les hypothèses sont imaginées. Est-ce l’acte de dépit de l’un ou l’autre des trois hommes qui logent dans la pension où elle sert les repas, tombés amoureux au point de la demander chacun en mariage ? Est-ce l’acte d’un groupe de voyous qui hantent les rives de l’Hudson et sèment violence et terreur dans un New York gangréné par les gangs ? D’un pervers criminel? Pourquoi Mary a-t-elle indiqué qu’elle partait visiter une tante alors qu’il n’en était rien? Serait-ce un avortement qui a mal tourné? Contemporain de l’affaire, alors critique, dramaturge et écrivain, lui-même client de la fameuse boutique de cigares, Edgar Poe – selon qui « la mort d’une belle femme est incontestablement le plus poétique sujet du monde » – s’empare de l’affaire et écrit Le Mystère de Marie Roget, transposant l’affaire à Paris tout en prétendant révéler l’entier du mystère – un livre considéré comme le premier « true crime » de l’histoire de la littérature. L’affaire fait la une des journaux de longues semaines, puis de longs mois. Mais la mort de Mary Rogers reste inexpliquée. Elle l’est encore de nos jours.

Une gourmandise pour tout écrivain ! Etienne Barilier n’est certes pas estampillé auteur de roman policier, mais tout au long de sa riche carrière d’écrivain et d’essayiste, il n’a eu de cesse de tourner autour de ce qui fait le cœur de l’affaire Mary Rogers : l’obsession pour la beauté et sa possession à tout prix, la fascination pour la mort et sa représentation dans l’art, les sombres mystères des passions humaines et les ressorts intimes de l’inspiration artistique. Barilier avoue deux objectifs avec ce livre : révéler ce que Poe savait vraiment sur le meurtre mais sans l’écrire dans son roman, et réhabiliter la victime, Mary Rogers, à laquelle personne ne s’est réellement intéressé. Qui était-elle vraiment ?

« Qui a tué Mary Rogers ? » est un véritable bijou, tout à la fois roman policier impeccable et passionnant, et enquête littéraire confrontant Edgar Poe à ses propres démons amoureux. Barilier reprend l’affaire dès le début, retourne les faits dans tous les sens, explore la fascination durable et émue qu’elle a engendré. Cette élégante mise en abîme littéraire livre un true crime digne de Truman Capote tout en y intégrant le récit fondateur du true crime d’Edgar Poe, le tout écrit à l’os, avec précision et fluidité mais non sans une émotion affleurant à chaque page lorsqu’il s’agit d’esquisser le destin tragique de la jeune victime.

Et quel plaisir de plonger dans le New York des années 1840, bouillonnant et contrasté, que l’écrivain nous rend avec une aisance et un réalisme épatant ! Sa plume nous promène du fameux City Hall, déjà en activité, au terrible quartier de Five Points, celui des bordels et des gangs, en passant par la rue Nassau, celle de la pension de famille où travaille Mary, celle aussi des journaux et gazettes qui prospèrent et se multiplient, friandes jusqu’à l’indigestion de faits divers et de rumeurs, traversant enfin le fleuve Hudson en ferry pour se retrouver à Hoboken, alors bucolique et vaste parc verdoyant avec auberges et fausse grotte romantique où familles, sportifs et couples se donnent rendez-vous les fins de semaines et soirées. Hoboken où, dans un buisson touffu, une jeune femme est certainement morte étranglée un jour caniculaire de juillet 1841.

Isabelle Falconnier

« Qui a tué Mary Rogers? », de Etienne Barilier, Bernard Campiche Editeur, 184 p.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *