Mercredi 2 avril, 17h25, l’entrée des artistes de l’Opéra de Lausanne s’emplit peu à peu de choristes enjoué∙e∙s et emperruqué∙e∙s, à une heure de la pré-générale de Don Pasquale. « On va répéter les saluts, ce soir » « les costumes sont incroyables! » « dans le premier tableau je suis plutôt devant, tu verras ». On attrape des bribes de conversations autour d’un café ou au téléphone. Giuseppe Grazioli, le directeur musical avec qui nous avons rendez-vous, est là aussi et s’avance pour nous serrer la main avec un grand sourire.
Texte et propos recueillis par Katia Meylan
Giuseppe Grazioli n’avait encore jamais travaillé à l’Opéra de Lausanne : monter Don Pasquale, l’œuvre la plus populaire de Donizetti, était donc une belle occasion pour l’institution d’inviter ce spécialiste du répertoire romantique italien ! Du 6 au 13 avril, le chef guidera l’Orchestre de Chambre de Lausanne dans une partition mélan-comique, accompagnant les quatre personnages principaux dans la poursuite de leurs intérêts : Don Pasquale l’homme de pouvoir vieillissant, Ernesto le jeune amoureux cupide, Norina la bicéphale, et Malatesta le « docteur » aux commandes des ficelles.
Avec une aisance décontractée, Giuseppe Grazioli nous parle de cette œuvre dont il est si familier et qui, avec beaucoup d’humour, traite du rapport démesuré aux rivaux, de recherche de reconnaissance et d’un patriarcat déclinant s’accrochant à un pouvoir qui lui échappe.
Giuseppe Grazioli. Photo: Marco Borrelli
L’Agenda : Ce n’est pas la première fois de votre carrière que vous dirigez Don Pasquale. Comment voyez-vous cette oeuvre ?
Giuseppe Grazioli : Il y a plusieurs niveaux à cet opéra. Le premier est comique : l’histoire parle d’un vieil homme qui veut épouser la jeune fiancée de son neveu, et que tout le monde tourne en dérision. Un niveau plus intime et psychologique survient lorsqu’on se demande pourquoi il veut le faire. Est-ce que ce n’est vraiment qu’une question d’héritage, ou Don Pasquale est-il aussi poussé par la peur de vieillir, de mourir ? Dans cette histoire, on ne sait pas vraiment qui est dans le juste, qui sont les méchants. Le public est libre de prendre parti pour qui il veut. Malatesta, qui n’est pas médecin mais qu’on appelle « Dottor » simplement parce qu’il a lu un peu plus que les autres, est dans la lignée des personnages d’opéra qui se mêlent de tout, comme Figaro dans Le Barbier de Séville. Son nom, en italien, suggère qu’il n’agit pas forcément dans l’intérêt des autres. Quant à Norina, on la croit d’abord victime, mais la tournure des événements – sans vouloir spoiler – révèle que c’est elle qui a le caractère le plus fort de tous les personnages. Quand je pense aux femmes de Puccini par exemple, qui sont toujours des victimes de l’amour et se retrouvent dans des situations où l’homme à tout le pouvoir, là, chez Donizetti, ce n’est pas le cas du tout : Norina est active et refuse d’être victime de la situation. Cette trame ne coulait pas forcément de source, surtout si on considère l’époque à laquelle l’œuvre a été écrite.
Photo ci-dessous et photo de haut de page:
Don Pasquale, © Opéra de Lausanne. Carole Parodi
Comment les spécificités de la mise en scène de Tim Sheader influencent votre manière d’aborder la direction musicale ?
C’est ma troisième production de Don Pasquale, et les trois étaient complètement différentes les unes des autres, que ce soit dans les costumes, les décors ou l’interprétation du metteur en scène. Celle-ci est vraiment drôle, tous les aspects comiques du texte sont pris en charge. La vitesse qu’il peut y avoir dans la mise en scène, le côté loufoque, ont une influence jusque dans les tempi qu’on prend. Quant au côté plus intime dont je parlais, il est déjà dans la musique de Donizetti. Le chef d’orchestre peut faire beaucoup, on peut transformer un simple accord en quelque chose de surprenant. La question est : jusqu’où aller ? Est-ce qu’on ajoute quelque chose qui peut aider à la situation dramatique, ou on ne touche rien ? La musique a à la fois cette liberté créative, et à la fois, dans les recitativi – les parties parlées qui font avancer l’histoire –, il faut être collé au texte avec chaque accord, souligner les mots, leur donner une couleur, une valeur. C’est ça le plus difficile.
Est-ce que cette œuvre continue à vous surprendre ?
Absolument. Déjà parce qu’on a toujours des chanteurs différents. Chacun amène son vécu sur scène quand il chante, et nous, on doit réagir à ça. C’est la beauté de ce métier d’avoir une communication avec ceux qui sont sur le plateau. La façon dont on reçoit la pièce dépend aussi beaucoup des interprètes, même physiquement ! Si on a un Don Pasquale très vieux, on voit la chose comme s’il était condamné. S’il commence tout juste à lutter contre l’âge, on a envie de le soutenir, de lui donner une chance.
Et là, qu’en est-il ?
Ben ça… ! Je suis moi-même plus vieux que Don Pasquale dans cette production ! Je revois en lui ce que j’ai pu vivre, donc forcément, j’ai envie de le soutenir. Mais j’essaie d’être objectif. Un peu (sourire).
Y a-t-il un aspect, un moment que vous aimez particulièrement dans cette œuvre ?
J’aime quand la musique dit quelque chose qui n’est pas dans le texte. Il y a des passages dans lesquels un parcours harmonique raconte en deux ou trois mesures les étapes que le personnage est en train de vivre. En cela, des compositeurs aussi éloignés que Donizetti et Wagner ont des points de contacts ! On voit que, déjà à l’époque romantique de Donizetti – on est en 1843 –, la musique n’est pas seulement un accompagnement, elle est au service de la compréhension du texte dans une dimension plus profonde. Quand Don Pasquale se rend compte qu’il est tombé dans un piège et que sa vie n’a pas pris la direction qu’il voulait, Donizetti répète quatre fois la même phrase. Exactement la même phrase. L’orchestre lui aussi, comme Don Pasquale, dit « pour moi c’est fini », mais à chaque fois avec une orchestration différente. La première phrase jouée par les violons est presque romantique, puis elle est répétée avec le piccolo et la clarinette à une distance très lointaine. Ensuite vient le basson, qui est entre le pathétique et le nostalgique. Finalement, il ajoute un crescendo-diminuendo joué par les cordes, comme pour couvrir le thème d’une sorte de brouillard. C’est une invention prodigieuse que fait Donizetti pour exprimer que chaque personnage a différentes facettes.
Par ailleurs, cette partition est très variée : il y a presque un passage de rap, qui fait prononcer des syllabes à une vitesse impossible au chanteur, ou une partie qui fait penser à du reggae : Donizetti enlève les accents là où on les attend pour les déplacer ailleurs. Ça donne une espèce d’électricité à la musique. On peut dire que c’est quelqu’un qui savait comment surprendre son public !
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Don Pasquale
Du 6 au 13 avril 2025
Opéra de Lausanne
www.opera-lausanne.ch

