La chronique littéraire d’Isabelle Falconnier
« Je voulais vivre », de Adélaïde de Clermont-Tonnerre
« Le maître de Garamond », de Anne Cuneo
C’est déjà bientôt Noël et les libraires passent la journée à répondre à la même requête : « Je cherche un livre qui plaise à mon père, ma mère, ma belle-mère, mon petit-fils, etc ». Ah ! De la science exacte qui permette de prédire quel roman va plaire, ou non ! Notez que Tinder, à sa manière, tente d’y répondre – pas pour les romans. Nos valeureux libraires aussi – pour les romans, eux.
Qui cherche à plaire cherche à donner du plaisir. On l’oublie, diantre, ce plaisir, tout occupés que nous sommes à nous trifouiller les neurones et aiguiser notre esprit critique afin de déterminer si un livre est « bon » ou « mauvais », s’il mérite ou non le Goncourt, le Nobel ou le Prix 30 Millions d’Amis. La lecture est un geste d’amour. On lit parce qu’on aime lire, relation toute d’intimité et de sensibilité personnelle. « Qu’importe le style, pourvu qu’on ait le plaisir ! », pour paraphraser l’expression mussettienne fameuse, semble mener la quête cadeau de Noël idéal en librairie, et tant de décontraction fait plaisir.
C’est là qu’intervient ce cher Alexandre Dumas. Lui a voué son existence au bon plaisir de ses lecteurs, qui furent innombrables depuis qu’après 20 ans à triompher sur les scènes de théâtre, il se mit au roman avec Les Trois Mousquetaires en 1844. J’ai passé la semaine avec lui. C’est qu’il a fait de nombreux, et de nombreuses, émules, qui suivent religieusement et passionnément sa recommandation : « Il est permis de violer l’histoire, à condition de lui faire un enfant. »
L’une de ses émules, très aimée en Suisse romande, est morte il y a dix ans, mais trouve une nouvelle vie cet hiver à travers la réédition aux éditions Héros-Limite d’un de ses romans historiques les plus populaires et originaux, Le Maître de Garamond. Anne Cuneo – c’est d’elle qu’il s’agit – avait Dumas pour idole. Arrivée orpheline d’Italie à Lausanne à l’âge de 9 ans, elle apprend le français en lisant Les Trois Mousquetaires et à 20 ans, elle peut terminer n’importe laquelle des phrases des romans de Dumas. Le maître de Garamond, dont la réédition a été fêtée lors de deux soirées émouvantes au Théâtre de Vidy-Lausanne et à la Comédie à Genève, nous plonge dans les débuts furieusement tourmentés de l’histoire du livre et de la Réforme. Anne Cuneo narre la vie d’Antoine Augereau, imprimeur et fondeur de caractères typographiques, maître d’un autre imprimeur et typographe de génie, Claude Garamond. Dans une éblouissante mise en scène romanesque, le roman rend justice à un personnage historique hors du commun, ennemi de tout fanatisme, mais prêt à mourir pour défendre ses idées – Antoine Augereau finira pendu et brûlé à Paris le 24 décembre 1534. Je me suis délectée de ce voyage à travers l’Europe de la Renaissance où l’on rencontre Rabelais, Marguerite de Navarre et un certain Jean Calvin.
L’autre émule de Dumas est bien vivante, elle est écrivaine, directrice de la rédaction du magazine Point de vue, et son roman vient de remporter le Prix Renaudot. Quel régal en tournant les pages de Je voulais vivre ! Entre fanfiction haut de gamme et exofiction, à partir des indices semés dans Les Trois Mousquetaires et avec une gourmandise épique, Adélaïde de Clermont-Tonnerre s’empare de l’héroïne la plus fascinante et ambigüe de toute l’œuvre de Dumas, la fameuse Milady de Winter, intrigante, traîtresse, empoisonneuse, agent double, espionne du cardinal de Richelieu, ennemi mortel de d’Artagnan, criminelle vengeresse au visage angélique qui a traversé les siècles, la littérature et le cinéma, prenant tour à tour les traits de Lana Turner, Faye Dunaway, Mylène Demongeot ou Eva Green sur grand écran.
Et Adélaïde de Clermont-Tonnerre de rendre justice à Milady ! Athos, Portos, Aramis, d’Artagnan ? Dumas gâte ses personnages masculins, montre de l’empathie, se glisse dans leur tête. Milady, elle, reste à peine esquissée. Seul le récit de son assassinat, cruel, hante les mousquetaires comme il semble hanter l’écrivain. Oui, même un personnage de fiction peut réclamer justice. Adélaïde de Clermont-Tonnerre fait émerger la femme derrière la légende, lui donne une voix, une histoire, celle d’une orpheline traumatisée jetée dans un monde d’hommes qui chacun à leur tour la trahiront jusqu’au moment où elle décidera de prendre son destin en main et de se venger. Dumas songeait au lecteur comme à un « vieil ami à qui nous promettons toujours du plaisir à notre première page, et auquel nous tenons parole tant bien que mal dans les suivantes. » Adélaïde de Clermont-Tonnerre tient parole jusqu’à la dernière page.
Isabelle Falconnier
À lire :
« Je voulais vivre », de Adélaïde de Clermont-Tonnerre. Grasset, 480 p.
« Le maître de Garamond », de Anne Cuneo. Héros-Limite, 512 p.

