Κάβλες cables kábles

Entre désir et connexion technologique 

Qui n’a jamais téléchargé une application de rencontre, par curiosité, par dépit, ou à force d’encouragement de ses ami·e·s ? Et qui ne s’est jamais interrogé·e sur les nouveaux enjeux qu’elles soulèvent, n’a pas pesé le pour et le contre de la normalisation d’un tel bouleversement dans notre manière de penser les rencontres ? Le sujet est vaste, complexe, traversé de paradoxes — et plus que jamais d’actualité. Les applications de rencontres engendrent une multitude d’anecdotes, du drôle à l’inquiétant, de l’attendrissant au malaise, et qui finissent par nous concerner tous·tes.  

Texte, interview et traduction des propos: Alice Sabatier  

C’est cette thématique qu’explore l’artiste Thomas Diafas dans l’exposition « Κάβλες / cables / kábles : art, éros et technologie », commissariée par Sara Lorente et organisée par Le Cabanon. Présentée du 16 octobre au 11 décembre 2025 dans l’espace du Cabanon — au cœur de l’Université de Lausanne, dans une aile du bâtiment Anthropole, à proximité de l’auditoire 1129 —, l’exposition interroge, en une phrase, « l’impact de la technologie sur nos interactions libidinales et le rôle des réseaux sociaux dans la construction du désir ». 

Avant d’entrer dans le vif du sujet, commençons par se pencher sur l’histoire du Cabanon lui-même, lieu d’accueil de cette exposition. Fondée en 2009, cette association estudiantine, affiliée à la section d’histoire de l’art de l’Université de Lausanne, dispose d’un espace d’exposition dédié à la création contemporaine. Conçu comme une plateforme d’échange entre la production artistique actuelle et la recherche académique, Le Cabanon offre aux étudiant·e·s une expérience professionnalisante dans le champ du commissariat d’exposition, tout en soutenant les artistes émergent·e·s actifs en Suisse. Chaque semestre, l’espace se transforme au gré de thématiques variées, rythmé par différents événements : tables rondes, performances, projections ou discussions, qui animent la vie culturelle du campus.

Ce semestre, l’exposition met à l’honneur le travail de Thomas Diafas, artiste queer gréco-dominicain dont la pratique interroge depuis plusieurs années les liens entre désir, amour et technologie. Pensée comme une rétrospective immersive, l’exposition « Κάβλες / cables / kábles » plonge dans les méandres de son processus créatif autant que dans ses œuvres achevées : photographies issues de performances, extraits de carnets de notes, captures d’écran, fragments numériques… Même l’espace emblématique du Cabanon – une véritable cabane en bois que chaque artiste réinterprète à sa manière — est détourné : transformé en allégorie de la darkroom (ces salles obscures propices aux rencontres anonymes), il devient un lieu de réflexion.

Pour mieux comprendre comment Thomas Diafas en est venu à explorer les thématiques de cette exposition, je lui pose quelques questions. Je commence par lui demander de me parler de sa première expérience avec les applications de rencontre. Comme beaucoup, il a une anecdote à raconter heureusement, plutôt attendrissante : « Je me souviens, j’étais avec un ami qui m’a suggéré d’essayer une nouvelle application appelée GrindR. Quand j’ai vu ce qui se passait dessus, j’ai été terrifié » dit-il en riant. « Mais mon ami m’a dit : “allez, tu ne peux pas rester célibataire toute ta vie, il faut que tu trouves quelqu’un !” Puis il m’a montré quelqu’un sur son profil et m’a dit : “celui-là, c’est ton genre.” Après quelques mois d’utilisation de l’application, j’ai fini par parler avec cette personne — et finalement, on est sortis ensemble pendant deux ans. »

Bien que l’anecdote prête à sourire, les problématiques liées aux applications de rencontre ne sont pas abordées légèrement par Thomas, qui questionne notamment, dans l’exposition, la manière dont les plateformes nous poussent à fabriquer des versions idéalisées de nous-mêmes pour séduire, au risque d’une forme d’aliénation liée à ce dédoublement numérique. Je lui demande s’il pense qu’à l’ère digitale, la technologie tend à amplifier ou à affaiblir notre désir. Sa réponse est plutôt pessimiste : « Je pense qu’on tente de créer un monde digital parfait parce que le monde réel est nul, » me dit-il sans détour. « Dans le futur ce sera très dur de se rencontrer dans la vraie vie. Pour le moment, la technologie est encore relativement nouvelle, et nous avons encore l’espoir que les choses vont s’améliorer. Mais la prochaine génération va naître dans un monde digital, et je trouve que c’est un futur sombre… » Cette réponse lucide reflète bien la double posture de Thomas : à la fois acteur et observateur critique d’un système qu’il met en scène dans ses œuvres.

C’est à travers ses explications que le titre de l’exposition prend tout son sens : κάβλες signifie en grec « l’excitation érotique », et résonne phonétiquement avec le mot espagnol cables — « câbles » en français. Ce jeu linguistique crée ainsi un lien entre connexion technologique et pulsion charnelle, et illustre parfaitement le fil conducteur du travail de Thomas Diafas.

Le vernissage de cette exposition, aussi stimulante qu’esthétique, a eu lieu le jeudi 16 octobre. Pensez à vous rendre aux prochains événements, et n’hésitez pas à venir vous balader jusqu’au 11 décembre 2025, dans ce superbe espace d’exposition !

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Prochains événements :

  • 12 novembre, de 18h à 21h : Table ronde : « Aesthetic Epistemology in Research » Exploring Experience and Artistic Practices within Scientific Research
  • 13 novembre, de 18h à 20h : Performance — Lecture 
  • 11 décembre, de 18h à 21h : Finissage
Κάβλες cables kábles

Plus d’informations sur le compte Instagram @le_cabanon

ou sur le site officiel : www.asso-unil.ch/lecabanon/ 

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