C’est un grand projet qui se trame depuis plus de trois ans déjà, et qui touche désormais au but. La production originale Charles l’Opéra, portée par des amoureux fous d’Histoire et d’arts vivants, réunira une soixantaine de personnes sur scène du 23 mai au 14 juin à Grandson puis du 16 juillet au 23 août à Morat. Chanteur·euse·s lyriques, comédien·ne·s et instrumentistes mais aussi choristes amateur·ice·s de tous âges racontent un épisode souvent méconnu de l’Histoire suisse : les défaites, il y a 550 ans, de Charles le Téméraire contre les Confédérés aux châteaux de Grandson et de Morat.
Texte et propos recueillis par Katia Meylan
1,8 million de budget et 130 personnes qui ne comptent plus leurs heures depuis trois ans, plusieurs mois, ou quelques semaines pour les dernier·ère·s à avoir rejoint le projet, porté par l’association Lumen Canor. C’est en 2021, après avoir accueilli leur création opératique autour de la figure de Jehanne d’Arc, que Camille Verdier, directeur du Château de Grandson, propose à la compagnie de s’attaquer cette fois à Charles le Téméraire, duc de Bourgogne défait à Grandson et Morat en 1476.
Photos : Robert Kovacs
Immersion dans l’Histoire
« La consigne qui nous a été donnée : faire un Game of Thrones version romande ! », résume malicieusement Jimena Marazzi, chef de projet et compositrice. Les scènes de sexe en moins, les recherches historiques en plus, et surtout, une capacité à nous impliquer émotionnellement dans les enjeux des personnages. Mission acceptée ! Cette bande de véritables passionné∙e∙s s’est donc lancée corps et âme dans des recherches sur le 15e siècle, non sans l’aide de quelques spécialistes. Notamment, Estelle Doudet, professeure à la Section de français à l’Université de Lausanne, co-autrice de l’ouvrage « Les guerres de Bourgogne. Mémoires et commémorations en Suisse (1476-2026) », et Hervé Mouillebouche, chercheur en histoire médiévale à l’Université de Bourgogne à Dijon et spécialiste de la Bourgogne médiévale. Faire de ce pan de l’Histoire suisse une œuvre épique, oui, la fictionnaliser un peu, d’accord, mais pas n’importe comment !
L’équipe témoigne que leurs recherches l’a menée à quelques surprises. « Charles est souvent considéré comme le téméraire conquérant vaincu à Morat par les Suisses, mais la réalité semble avoir été plus subtile… De qui a-t-il été l’ennemi, de qui a-t-il été le défenseur ? C’est cette recherche de nuances qui nous a guidés dans l’écriture », précisent Grégory Thonney, scénariste et Mélanie Carrel, librettiste et metteuse en scène.
Mise en scène et musique
Inspiré·e·s par l’opportunité de jouer sur les lieux mêmes des faits, Grégory et Mélanie ont cherché dans leur travail à « incarner la mémoire des événements ». En écrivant, notamment, plusieurs pages de background pour chacun des personnages, en leur faisant parfois dire des citations authentiques trouvées dans des sources. Afin de mieux immerger les spectateur·ice·s dans le contexte de l’époque, des personnages, quidams, bouffons ou drapières ayant tous leurs propres buts et histoires, interagiront avec le public avant le début du spectacle et durant l’entracte. Ainsi, des petites scènes spontanées prendront vie ça et là, offrant tantôt une petite clé de compréhension, tantôt une anecdote historique, venant enrichir le récit principal en s’insérant dans toutes ses parenthèses.
Tout comme Grégory Thonney et Mélanie Carrel ont renoncé à faire parler les personnages dans la langue du 15e siècle pour des questions de compréhension (les dialogues seront en français et en allemand), Jimena Marazzi a elle aussi pris le parti de ne pas faire de la reconstitution. « Les codes musicaux de l’époque sont très différents de ceux d’aujourd’hui, et n’auraient pas forcément fait passer les émotions escomptées », explique-t-elle. Ses compositions font donc cohabiter « certaines pépites authentiques du répertoire de l’époque » avec de la musique contemporaine et, la plupart du temps, « une musique à l’ambiance médiévale au service de la narration et de l’émotion, dont les codes s’inspirent de la musique de films ».
Les costumes – une visite dans la tanière d’Alice Concordel
Un des choix de l’équipe artistique a été de consacrer un soin particulier aux costumes. Ainsi, robes, tuniques, gambisons, armures, chapeaux, bourses, et autres 400 œillets cousus main sont réalisés par trois costumières et un accessoiriste à l’atelier Reyn’art à Etoy, sous la responsabilité d’Alice Concordel, qui nous y a reçu il y a quelque jours.
Alice Concordel à son atelier Reyn’Art à Etoy.
Photo: Katia Meylan
Là aussi, le souhait était d’être au plus près de la réalité. Au sujet de ses sources, Alice Concordel est volubile – cela fait plusieurs mois qu’elle vit pratiquement au 15e siècle ! Comment la mode circulait à cette époque, pourquoi sont apparus les crevés, quelles teintures étaient onéreuses ou accessibles au peuple, qui portait ou non une « dague à couilles », elle peut vous le dire. « Objectivement je n’avais pas besoin de faire autant de recherches. Mais ça me passionne, alors je suis au taquet ! », s’enthousiasme-t-elle. La jeune femme, formée en tant que costumière à l’École de couture de Fribourg, admet que jamais avant Chales l’Opéra elle n’avait aussi pleinement eu le temps et le budget pour appliquer les processus appris en cours de dramaturgie : la découpe des scènes, l’analyse de chaque personnage, de son histoire et de ses buts, de ses divers environnements et changements, puis la recherche approfondie pour qu’à ses vêtements il soit immédiatement identifiable par le public. « J’ai beaucoup travaillé à l’opéra et c’est différent, car quand le premier rang est à plusieurs mètres de la scène, on a moins besoin de travailler les détails. Là, le public sera si proche qu’il pourra compter les poils de nez ! » rit-elle.
Alice Concordel nous raconte avoir rassemblé un maximum d’informations auprès de connaissances faisant de la reconstitution historique et de son assistante, Mathilde Marconi, qui au travers de ses études à la STA de Lugano avait accès à d’immenses volumes de sources primaires pour chaque époque. Son énergie créative a fait le reste : « Je n’ai pas voulu enfoncer des portes ouvertes en reprenant ce qui est déjà fait partout dans l’imaginaire médiéval. J’ai essayé d’autres choses qui m’ont interpelées, moins habituelles. Et je peux justifier tous mes choix par une source ! », affirme la costumière.
La plupart des costumes sont créés à l’atelier, et les rares pièces achetées passent par une transformation. « Je connais les endroits qui vendent des costumes médiévaux, il n’y a pas beaucoup de choix, on est vite limité. Par exemple, je n’ai trouvé que trois sortes de gambison, [ndlr, le vêtement matelassé épais porté sous l’armure] : noir, blanc, ou rouge pétant. Déjà, la couleur ne me semblait pas réaliste, ni le fait que les soldats auraient été tous pareils. Les soldats confédérés, on leur donnait un casque et c’est tout ; après, c’était à eux de se débrouiller avec leur mère, leur tante ou leur sœur pour qu’elle leur couse quelque chose ! » raconte Alice, allant et venant dans son atelier pour nous montrer les différents gambisons. « Comme c’est vraiment très long à faire, j’en ai acheté quelques-uns pour les teindre, en ai emprunté d’autres à des ami·e·s rôlistes ou médiévistes. Et le Général Bourguignon, qui est trop grand pour entrer dans les gambisons qu’on a trouvés, en aura un fait à la main ! »
Tout comme certaines pièces ont été acquises lors d’une vente publique de costumes du Grand Théâtre de Genève ou empruntées dans son réseau, certaines seront revendues après le spectacle. Si l’atelier Reyn’art a pu investir beaucoup dans les costumes, c’est aussi car Alice sait qu’ils trouveront très probablement preneur·euse dans la communauté par la suite. Une optique d’économie circulaire qui lui importe beaucoup : « un costume peut avoir plein de vies différentes, il peut être transformé, de manteau de prince à tunique de zombie avant de devenir un chiffon ! »
À l’approche des représentations, la costumière arrive dans la dernière ligne droite. Mais son travail ne se terminera pas à la première le 23 mai ! Car Alice s’est vu attribuer, en marge du spectacle, un personnage de drapière… vous aurez peut-être l’occasion de la croiser et d’entendre son histoire dans la cour du château !
Charles L’Opéra – Du hardi au téméraire
– Du 23 mai au 14 juin 2026
Château de Grandson (VD)
– Du 16 juillet au 23 août 2026
Château de Morat (FR)
www.charles-opera.ch

