Des Milliers de Sankara - (c) anatholie - 4598_

« Des milliers de Sankara » ou partir à la recherche de ses origines

Aminata vient de perdre subitement sa mère, son seul lien avec sa terre natale. Elle décide alors de se rendre au Burkina Faso pour tenter de comprendre ses origines et trouver les réponses à ses questions. Coproduction entre le Collectif Puck et la Commune de Plan-les-Ouates, la pièce Des milliers de Sankara entraîne le public dans un voyage entre Ouagadougou et Genève, entre 1987 et 2014, dans une scénographie immersive en cercle. À l’affiche jusqu’au 15 mars 2026 à La julienne, c’est l’occasion d’échanger avec le metteur en scène Alexis Bertin.

Interview : Eugénie Rousak

Eugénie, pour L’Agenda : Des milliers de Sankara n’est pas votre première pièce sur la migration. Pourquoi continuer dans cette thématique ?

Alexis Bertin : Mon éducation m’a rapidement sensibilisé aux questions de migration, qu’elle soit subie ou choisie. Mes parents sont venus en aide à des personnes en déplacement durant mon enfance et adolescence et j’ai aussi noué des amitiés avec des personnes issues de contextes très différents du mien, dont les parcours m’ont énormément appris et ouvert à d’autres façons de voir le monde. Parallèlement, j’écoute de nombreux témoignages et m’intéresse aux manières dont les auteurs abordent cette thématique dans leurs œuvres. Le travail du dramaturge Wajdi Mouawad, lui-même immigré enfant du Liban, m’inspire tout particulièrement, par exemple.

Pourquoi avez-vous décidé de consacrer cette nouvelle pièce à l’histoire du Burkina Faso, revenant sur des faits qui datent de pratiquement 40 ans ?

Le projet autour de Thomas Sankara est né d’une rencontre avec un ami burkinabé, qui m’a énormément parlé de cette période historique. À l’époque, nous avions travaillé ensemble sur un petit documentaire, mais l’idée d’écrire une fiction en lien avec les événements de 1987 m’est restée en tête. Je ne voulais pas me précipiter dans ce travail, car les mots et actes de Thomas Sankara m’ont profondément marqué. Finalement, cette réflexion a duré pratiquement 10 ans !  Ce n’est qu’en 2022, encouragé par mon enseignante durant un CAS en dramaturgie, que je me suis véritablement plongé dans l’écriture du texte.

Quelle est la part de la fiction dans cette pièce ?

Initialement, je voulais centrer la pièce sur Mariam Sankara, ancienne première dame du Burkina Faso. Mais au fur et à mesure de ma réflexion, je me sentais de plus en plus mal à l’idée d’inventer la vie d’une personne réelle. J’ai donc choisi de partir des événements historiques, comme l’assassinat de Thomas Sankara, pour ensuite construire toute la partie fiction autour de ce fil rouge.

Des milliers de Sankara. Photos: © Anatholie

La pièce se déroule avec une dualité entre 1987 et 2014, pourquoi ce choix ?

Je voulais mettre en avant le contraste entre ces deux époques. En 1987, les livres et les témoignages parlent d’un peuple burkinabé stupéfait et désemparé, privé de tout espoir. En 2014, la situation est contraire, un souffle d’espoir émerge avec l’insurrection populaire. Il me semblait fondamental de marquer cette opposition, d’ancrer le personnage d’Aminata dans un contexte qui reflète ces changements et dynamiques sociales et humaines de l’époque.

Des milliers de Sankara. Photos: © Anatholie

Vous vous êtes écarté d’une mise en scène à l’italienne, en plaçant le public en cercle, alors que les comédien∙ne∙s se déplacent dans la salle et entre les rangées. Comment ce choix sert-il la dramaturgie et la narration?

C’était une longue réflexion avec Manon Reith, assistante dramaturgie et mise en scène ! Nous avions la contrainte d’ancrer le récit dans deux époques, tout en intégrant le public à l’histoire. Comme la pièce s’appelle Des milliers de Sankara, chaque spectateur en fait partie, comme s’il appartenait lui-aussi à ce millier. Je trouve essentiel que chacun puisse se reconnaître dans les situations, pour se sentir proche des comédiens. La salle devient ainsi un espace vivant et mouvant. La scénographie en cercle reflète également l’instabilité des personnages. Chacun avance à tâtons sur un terrain instable, sans véritable point d’ancrage, cherchant ses propres repères. En parallèle, les spectateurs se regardent mutuellement, ce qui fait aussi partie de l’expérience. Ce n’est pas la première fois que j’expérimente avec la configuration de la salle, car les mises en scène plus traditionnelles créent souvent une distance, laissant le public dans le rôle de simple témoin de l’intrigue.

Dans la pièce, le rôle de père tient une place importante, que cela soit à travers le besoin d’Aminata d’en savoir plus sur son père biologique, ses questions à son père adoptif ou ses propres interrogations sur le fait d’avoir des enfants. Pourquoi avoir intégré également cet axe dans l’histoire ?

Le point de départ vient de ma vie personnelle, car je suis devenu père de famille il y a 4 ans. Je me projette dans les personnages, me demandant si, à leur place, j’aurais voulu avoir des enfants avec cette peur de leur transmettre mes propres blessures. Je n’ai pas vécu d’expériences comparables, mais je me suis servi de mes propres interrogations pour réfléchir à ce que signifie être un père honnête et intègre.

La pièce vous a-t-elle aidé à répondre à vos propres questions ?

Oui, je pense que ça fait son chemin.

La pièce se termine, alors qu’Aminata n’a encore découvert ni ses origines, ni l’histoire de sa famille, alors que le public connaît déjà les réponses. Pourquoi cette dualité ?

La question du dénouement a été longtemps discutée lors de l’écriture. Nous avons décidé de ne pas boucler la boucle de l’histoire personnelle d’Aminata, pour laisser cette ouverture sur l’avenir et les choses qu’il lui reste encore à accomplir.

Des milliers de Sankara
Du 6 au 15 mars 2026 à La julienne, Plan-les-Ouates
www.saisonculturelleplo.ch/des-milliers-de-sankara

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *