«In violentia veritas », de Catherine Girard
« La Serpe », de Philippe Jaenada
À chaque rentrée littéraire sa polémique. Cette année 2025, elle prend la forme du premier roman d’une « fille de » qui aura attendu l’âge de 63 ans pour livrer « sa » vérité. Catherine Girard révèle dans « In violentia veritas » (Grasset) que oui, son père Henri Girard, auteur – sous le pseudo de Georges Arnaud – du célèbre roman « Le salaire de la peur », a bien tué à coups de serpe son propre père, sa tante et leur bonne dans la nuit du 23 au 24 octobre 1941 au château d’Escoire, au fin fond de la Dordogne. Pourtant, à l’issue d’un procès d’assises retentissant en 1943, Henri Girard avait été acquitté. Pour la Justice, même si l’assassin n’a jamais été retrouvé, le dossier est clos. Pas pour sa fille cadette.
La polémique est passionnante. Tout semble contre Catherine : Henri Girard, son demi-frère, 78 ans, porte plainte contre elle pour calomnie et conteste tous les faits rapportés dans le livre, qu’il qualifie de « tissu de mensonges ». Philippe Jaenada, écrivain réputé qui passe sa vie dans les archives à revisiter des faits divers, lauréat du Prix Femina 2017 avec « La Serpe », récit justement consacré à l’affaire et dans lequel il poussait le perfectionnisme jusqu’à retrouver le principal suspect, affirme, preuves à l’appui, que « rien » de ce que Catherine Girard avance ne tient. En 1987, Catherine elle-même s’était constituée partie civile, avec succès, dans un procès pour diffamation intenté au Quotidien de Paris, lequel mettait en doute l’innocence de son père.
Alors quoi ? Toute la démonstration de Catherine repose sur un aveu : celui que son père, qu’elle adorait, lui aurait fait l’année de ses 14 ans. Reste le mobile : elle déroule sur 300 pages la logique infernale d’une violence familiale passé inaperçue. Son grand-père aurait été un homme violent qui a détruit son fils, la tante assassinée un vampire affectif, et c’est pour se libérer de leur emprise que Henri, dans un geste extrême mais courageux, les aurait supprimés.
Catherine Girard ment-elle ? Si oui, pourquoi s’inventer un père assassin ? Pour se rendre intéressante ? Il est clair que c’est l’aveu, c’est le « j’ai tué » qui rend le livre digne d’intérêt aux yeux des lecteurs et de l’éditeur. Peut-on préférer un père assassin à un père innocent ? Sur le livre, aucune mention du genre, ni « roman », ni « récit », ni « témoignage ». Nous voilà donc, lectrices et lecteurs, avec un objet aux contours flous et ambigus entre les mains. Devrait-on la croire parce qu’elle est la fille de Henri et que cela lui donne tous les droits ? La vérité sort-elle forcément de la bouche des enfants ?
« J’ai écrit sur une tragédie familiale dont je suis imbibée depuis l’enfance », déclare Catherine Girard au journal Le Monde. C’est certain : gamine, on la surnommait La Fille de l’assassin parce que la rumeur n’avait pas lâché Henri Girard, même acquitté. C’est tragique, d’être surnommée La Fille de l’assassin. Est-ce une preuve ? Non. Veut-elle se venger du surnom dont on l’affublait en chargeant son père post-mortem ? « In violentia veritas révèle de manière incontestable la vérité de cette histoire », écrit l’éditeur Grasset dans une audacieuse quatrième de couverture. Rien d’incontestable, à voir les contestations qui surgissent de toutes part. Le secret, comme toujours avec la littérature, réside dans le mot « vérité », que le titre nous assène avec autorité (en latin, qui plus est) mais qui ne veut rien dire tant il est relatif. Ce livre est la vérité de celle qui l’a écrit. Ni plus, ni moins. Catherine Girard n’y était pas, au château d’Escoire, cette nuit d’octobre 1941. Ce livre est la trace qu’elle veut laisser. L’intention derrière le livre lui appartient, que ce soit ce qu’elle sait, ce qu’elle aimerait croire ou ce qu’elle veut nous faire croire.
Cela me rappelle un épisode de la vie de Mari Sandoz, fille d’un pionnier de l’Ouest américain né à Neuchâtel. Elle voulait écrire, mais n’y arrivait pas. Elle avait commencé un roman sur la vie haute en couleur de sa famille, mais le livre restait en rade. Un jour de novembre 1928, on l’appelle au chevet de son père mourant dans un hôpital du Nebraska. Et là, miracle, il lui demande d’écrire un livre sur lui, Jules Sandoz, arrivé de Suisse presque un siècle auparavant. C’est ce qu’annonce Mari en sortant de la chambre d’hôpital. La scène a peut-être eu lieu, ou pas. Le fait est que suite à cet épisode, Mari Sandoz termine Old Jules, qui deviendra un immense best-seller et un classique de la littérature américaine.
Qu’a vraiment dit son père à Catherine Girard l’année de ses 14 ans ? Nous ne saurons jamais. C’est égal. Ne nous énervons pas à tenter de démêler le « vrai » du « faux », de savoir qui a raison, de Catherine Girard ou Philippe Jaenada, quel livre est le « plus vrai ». Au final, les filles font toujours ce qu’elles veulent avec leur père. Et nous, lectrices et lecteurs, croyons toujours ce que nous voulons bien croire. Power to the reader.
Isabelle Falconnier
« In violentia veritas », de Catherine Girard. Grasset, 348 p.
« La Serpe », de Philippe Jaenada. Points poche, 648 p.

