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LILY EN VISITE – Halle 66, Grimisuat (VS)

Halle 66
Grimisuat (VS)

Mes visites, et surtout mes découvertes, sont parfois le fruit du hasard, et c’est le cas pour cette nouvelle chronique.

Il y a quelques mois, je me rendais à Ayent mais c’était l’heure de pointe et j’ai tenté de trouver un itinéraire secondaire. Je me suis retrouvée sur une route que je ne connaissais pas et, entre Savièse et Grimisuat, un panneau « brocante » devant ce qui ressemblait à un entrepôt a attiré mon attention. Je me suis arrêtée car je fréquente régulièrement les brocantes et les antiquaires. Je ne m’intéresse pas seulement à l’art contemporain, mais aussi aux objets qui ont une histoire, qui ont déjà vécu.

En toute sincérité, j’étais un peu sceptique. J’avais déjà visité plusieurs espaces en Valais et même si j’y déniche souvent quelque chose, je suis rarement surprise par ce que j’y découvre. Et là, pour une fois, ça a été tout l’inverse.

Cette première visite a été l’occasion de découvrir des boîtes à poudre en carton provenant des maisons de parfumerie Bourjois, Richard Hudnut et L.T. Piver datant des années 1920 et 1930.
Si j’insiste sur cette découverte c’est parce que depuis plus d’une dizaine d’années, en parallèle de mon travail, je suis l’assistante d’un expert spécialisé dans la parfumerie et les objets de parfumerie de la fin du 19e et du début du 20e siècle à Paris. Avec lui, j’ai participé à des salons spécialisés, à des ventes aux enchères, à la rédaction de trois ouvrages, ainsi qu’à de nombreuses expertises. Autant dire que je connais relativement bien cette thématique.

Quand je visite des brocantes, mon regard se porte naturellement sur tout ce qui touche à cet univers. Mais je dois avouer que je suis souvent déçue ; on y trouve principalement des miniatures de parfum assez courantes, parfois des éditions limitées ou encore des flacons de toilette en cristal, certes intéressants mais relativement classiques.
Il faut aussi préciser que les objets les plus remarquables souvent déjà passés ailleurs. Ils ont été redirigés vers des ventes aux enchères, mis en ligne sur des sites spécialisés ou déjà achetés par d’autres marchands. Et j’arrive la plupart du temps trop tard.

Autant par les objets qu’il recèle que par ses 400 m², cet espace m’a vraiment surprise. J’y suis retournée et j’ai eu envie d’en parler dans cette chronique.

Comme souvent, qu’il s’agisse d’un espace d’exposition, d’une galerie ou d’une brocante, un lieu incarne avant tout le regard de son fondateur. C’est le cas ici, avec la Halle 66, créée en 2018 par Myriam Niederhauser.

Répondant à mes questions, Myriam Niederhauser explique qu’elle a toujours été attirée par les objets chargés d’histoire. Enfant déjà, elle entraînait ses parents dans des brocantes, passait son temps à chercher, à accumuler, à conserver. Son argent de poche servait à acheter des objets, elle tentait même de garder ce que sa mère aurait souhaité jeter. Ce qui est surprenant, c’est que cette passion ne venait pas de sa famille. Personne autour d’elle ne partageait cet intérêt et ses proches ne comprenaient pas vraiment d’où ça lui venait. Mais elle, très tôt, avait déjà cette idée que chaque objet pouvait avoir une valeur, une histoire.

En grandissant, elle s’est tournée vers un tout autre domaine et a créé son entreprise. Mais elle a continué à chiner, à accumuler, à remplir caves et granges d’objets trouvés au fil de ses voyages.
Avec les années, tout s’est rempli. Et puis un jour, elle s’est dit qu’il fallait se lancer, que c’était maintenant ou jamais. Car cette idée d’avoir sa propre brocante ne l’avait jamais quittée.
Elle vend donc son entreprise, achète ce lieu et le transforme entièrement par ses propres moyens – avec d’ailleurs sa maman, qui l’a beaucoup soutenue. Quelques jours avant l’ouverture, elle s’isole pour tout installer et mettre en valeur tous ces objets accumulés pendant des années.

Parmi eux, une pièce qu’elle avait presque décidé de ne pas exposer. Un chat vert en carton qu’elle n’aimait pas du tout, au point d’avoir envisagé de le jeter. Ce qui, venant d’elle, est assez surprenant. Elle finit pourtant par le garder et le place un peu en retrait, presque pour le cacher. Et comble de l’ironie, c’est le premier objet qu’elle a vendu. En racontant cette anecdote, elle confie avoir pensé : « Ma chère, tu vas faire faillite ».

Et moi… je me dis que cette histoire dit quelque chose d’essentiel car dans ce métier, le regard des autres peut parfois bousculer le sien, et je me dis aussi que j’espère que l’acheteur ne fait pas partie des lecteurs de cette chronique.

Vous l’aurez compris, Myriam Niederhauser n’a pas fait faillite. Aujourd’hui, pour trouver de nouvelles pièces, elle s’appuie sur un réseau international, avec des expert∙e∙s et des contacts dans le monde entier notamment en Angleterre, en Australie et aux États-Unis, qui lui permettent d’accéder à des objets rares. Elle a un accès privilégié à des châteaux lui permettant d’acquérir des œuvres chargées d’histoire.

Parfois tout se joue très vite au milieu de la nuit sur un simple choix : acheter ou pas. « Ça m’est arrivé de répondre à un mail à 3 h du matin et, au réveil, de me dire : “Mon Dieu, mon Dieu, qu’est-ce que j’ai acheté cette nuit ?” », m’a-t-elle d’ailleurs dit. Mais sa logique n’a pas changé, elle fonctionne au coup de cœur car elle ne peut pas faire autrement. D’ailleurs, voir partir une œuvre est souvent vécu un peu comme une séparation. Ce fut le cas de ce qui reste pour elle l’une de ses plus belles pièces. Elle avoue qu’elle n’a pas pu regarder quand elle est partie. Il s’agissait d’un meuble provenant d’une chapellerie située sur les Champs-Élysées à Paris. Il datait de 1890 et sa taille était particulièrement imposante puisqu’il mesurait 3 mètres de long, avec des tiroirs très grands et très profonds. Elle avait même la photo de la gérante posant devant ce meuble. Car ce qu’elle aime, c’est connaître la provenance et l’histoire la plus complète possible qui entoure ces objets.

Elle a une vraie préférence pour les objets des années 60, mais aussi pour les affiches anciennes, notamment celles des années 20 et 30 car leur design est fort et très créatif. Elle ne prend que ce qu’elle aime. Comme elle le dit: « Dans mon entourage, on me répète : “Tu ne dois pas penser qu’à toi.” Mais moi, je ne peux pas acheter une pièce que je n’aime pas » et c’est ce que l’on ressent en visitant la Halle 66.

Caisse enregistreuse National 1915

En visitant cet espace j’ai découvert des œuvres très hétéroclites qui m’ont intéressée. Certaines parce que j’aurais pu les acheter, d’autres parce qu’elles m’ont fait sourire, d’autres encore m’ont surprise ou intriguée. Mais aucune ne m’a laissée indifférente.

Parmi ces objets, certains attirent immédiatement le regard. C’est le cas notamment d’une rare caisse enregistreuse de la marque National, posée sur une table, qui proviendrait d’un palace parisien. Rien qu’avec son apparence, elle nous ramène au début du 20e siècle. Les détails et les ornements évoquent une autre époque, un autre rapport aux objets. En la découvrant, j’ai immédiatement eu envie d’en connaître l’histoire. De savoir quels visages, célèbres ou anonymes, s’étaient tenus devant elle.

C’est sans doute ce qui me fascine le plus dans ces objets. Au-delà de leur esthétique, ils ont été les témoins silencieux de scènes, d’histoires que je ne connaîtrai probablement jamais mais que j’aime imaginer.

Et puis il y a aussi des objets totalement insolites, comme ce feu de circulation à quatre voies provenant des États-Unis et datant des années 60. Une pièce que l’on ne s’attend absolument pas à découvrir dans une brocante. Là encore, je me suis imaginée au milieu d’un carrefour américain, dans un tout autre contexte, avec l’impression d’être dans un film.

Encore plus inattendu, un tableau de bord complet d’hélicoptère Bell UH-1, utilisé notamment pendant la guerre du Vietnam. Une pièce déroutante dans un tel espace, un objet historique exposé à côté d’objets du quotidien.

Et pourtant, il a toute sa place ici. Parce qu’au-delà de son aspect mécanique, il raconte lui aussi quelque chose, une époque, une réalité bien différente, en quelque sorte plus marquée que celle des objets décoratifs qui l’entourent et qui datent pourtant de la même période.

Helicoptère Bell UH 1 Huey Vietnam, tableau de bord

Et puis parfois on retombe aussi un peu en enfance. Pas forcément la nôtre, mais celle de nos parents ou de nos grands-parents. Une enfance que je n’ai pas connue, mais que je reconnais presque.

Cela m’a fait sourire, parce que ces objets réveillent des anecdotes entendues lors de réunions de famille. Étrangement, ils me touchent beaucoup plus que les jeux de ma propre enfance. Peut-être portent-ils davantage d’histoire que ceux que l’on voit aujourd’hui dans les magasins, ou tout simplement parce qu’ils m’en disent davantage sur la vie de mes parents.

Je ne collectionne pas particulièrement les plaques émaillées, les anciennes enseignes lumineuses ou encore les objets publicitaires. Pourtant, en découvrant l’impressionnante sélection proposée dans la Halle 66, je me suis surprise à hésiter, tant je les trouve décoratifs.

Ils ont une présence visuelle très forte. Leurs couleurs, leurs graphismes, leurs typographies, leurs formes témoignent d’une inventivité et d’une diversité qui me semble parfois plus visible et plus affirmée que dans bien des objets actuels.

Mais la Halle 66, ce n’est pas seulement un lieu rempli d’objets. Il faut aussi souligner la manière dont Myriam les met en scène, crée des ambiances, nous fait voyager et donne envie d’emporter avec soi une petite part de toutes ces histoires. Il y a un mélange de pièces exceptionnelles, étonnantes, rares, qui côtoient des objets plus courants, mais qui n’en sont pas moins intéressants. Elle a réussi à créer un univers singulier qui peut autant séduire des collectionneur∙euse∙s averti∙e∙s que des visiteur∙euse∙s simplement à la recherche d’objets décoratifs.

Ce qui revient aussi beaucoup dans ce qu’elle raconte, c’est le rapport aux gens. Les personnes qui viennent ici sont souvent des passionné∙e∙s qui prennent le temps de chercher, de regarder, d’essayer de trouver un objet qui fera sens dans leur intérieur ou dans leur collection.

Car on n’acquiert pas seulement des objets mais des fragments du passé qui vont venir s’inscrire dans notre propre histoire.

 Chronique et photos: Emilie Thomas

Halle 66

Chemin du Ruchili 2, 1971 Grimisuat
Du mercredi au vendredi, de 13h30 à 18h
Samedi, de 11h à 17h
Et sur rendez-vous

www.halle66.ch

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