« E.E. », d’Olga Tokarczuk
« Le Boyfriend », de Freida McFadden
« Le monde est fatigué », de Joseph Incardona
Ce week-end, j’ai mangé trop de chocolat et j’ai lu le nouveau livre de Freida McFadden. Ce qui revient au même. Vous connaissez les recommandations de santé publiques obligatoires en France avec chaque publicité pour des produits sucrés ? « Pour votre santé, limitez les aliments gras, salés, sucrés », ou « Pour votre santé, évitez de grignoter entre les repas » ? Elles s’appliquent aussi aux livres fast-food : on le sait, ce n’est pas bon pour la santé, mais parfois, on grignote entre les repas et on mange gras, sucré, salé.
J’ai eu du plaisir à lire « Le Boyfriend », j’avoue. Les mangeuses de chocolat compulsifs me comprendront : un plaisir orgasmique, violent, rapide. Un véritable shot de plaisir. Pendant vingt-quatre heures, je le lisais partout, dans le bus, à table, dans le lit. Les pages glissaient dans mon gosier comme une bouillie bien sucrée. Et puis, quand j’ai eu fini, un petit rot écœuré m’a fait reprendre pied – mais qu’est-ce que je venais d’ingurgiter ? Je ne voulais pas mourir idiote. Ce que tout le monde lit, j’ai voulu le lire aussi. J’en étais arrivée à jalouser celles qui avaient lu religieusement les quatre tomes de « La femme de ménage », les imaginant faire partie d’une secte mystérieuse et désirable. Mais de fait, lire « Le Boyfriend » rend idiote. C’est un mauvais livre : des personnages insipides et prévisibles, une héroïne aussi peu attachante qu’une fille sur papier glacé, une intrigue bâclée voire grotesque, une écriture paresseuse ou générée par l’IA, bref, de la junk food grasse et sucrée.
Lundi, changement de cap. Et de régime. J’ai rempli le frigo de salade et de quinoa et à moi l’antidote à Freida McFadden. Pour cela, il me fallait au minimum un Prix Nobel. Heureux hasard, une nouvelle traduction de la Nobel de littérature 2018, la polonaise Olga Tokarczuk, nous arrive grâce aux éditions Noir sur Blanc. Quel régal ! Quel festin pour l’âme ! « E.E. », paru il y a trente ans en Pologne, est le deuxième roman d’Olga Tokarczuk, et celui qui a commencé à asseoir sa formidable réputation. E.E., c’est Erna Eltzer, une jeune fille de 15 ans vivant à Breslau en 1908, qui un matin s’évanouit à table, entend des voix, voit des fantômes. Sa mère ravie organise des séances de spiritisme avec des amis. Amateurs d’ésotérisme et médecins précurseurs de la psychanalyse se pressent à son chevet. Troublant, émouvant, d’une poétique accessible, « E.E. » nous en dit autant sur ce territoire étrange et violent qu’est l’adolescence que sur le rapport à l’invisible et aux morts.
Bilan nutritionnel : je sais qu’il y aura d’autres dimanches chocolat. Et d’autres Freida McFadden pour les accompagner. Tant mieux, tant pis. That’s life, Baby. Ne laissez jamais personne vous obliger à choisir votre camp – Freida vs Olga – et prétendre que si vous aimez la new romance, vous ne pouvez apprécier Modiano, ou que les intellos sont incapables de jouir d’un bon polar. Choisir son camp est l’impératif catégorique de la décennie. Résistez.
PS :
Tenez les pouces à Joseph Incardona ! L’écrivain genevois, déjà lauréat du Prix des Deux Magots 2025, figure sur la 2e liste du Prix Femina avec « Le monde est fatigué ». Son roman sera-t-il sur la 3e liste le 21 octobre ? Remportera-t-il le Prix Femina 2025 le 3 novembre ? C’est tout ce qu’on souhaite à Eve, son héroïne, inoubliable sirène vengeresse !
« E.E. », d’Olga Tokarczuk. Éditions Noir sur Blanc, 190 p.
« Le Boyfriend », de Freida McFadden. City Éditions, 400 p.
« Le monde est fatigué », de Joseph Incardona. Éditions Finitudes, 224 p.

