Il faut travailler, travailler!

Les Trois Sœurs de Tchekhov, dans une mise en scène de Gianni Schneider, a vu sa première se dérouler hier soir au TKM Théâtre Kléber-Méleau. Auteur russe et compagnie lausannoise, le combo a fait salle comble! On souhaite à cette création le même succès pour ses dates à venir, jusqu’au 21 novembre.

Texte: Katia Meylan

Olga, Macha, Irina. Trois sœurs dont le deuil du père se lève après une année, espèrent être à l’aube d’une nouvelle vie. Jour et nuit elles ne rêvent que de quitter la bourgade de campagne ennuyeuse où leur père s’était vu affecté, et retourner à Moscou. Elles ont de grands espoirs pour leur frère, Andrei, qui deviendra sûrement professeur. Enfin! Tous les livres qu’elles ont lus, toutes les langues qu’elles ont apprises ne seront plus autant d'”appendices inutiles”; la benjamine, Irina, ira même travailler. Travailler! Elle en rêve. N’est-ce pas merveilleux, n’est-ce pas là ce pour quoi l’être vit? Mais les années passent, un an, cinq ans, et sans vraiment savoir pourquoi, l’inertie, les événements les empêchent de quitter cette maison qui les oppresse.

La compagnie Gianni Schneider réalise ses créations d’après des textes forts qui incitent à se positionner. Dans Les Trois Sœurs, les personnages sont les réceptacles et leurs interprétations les poids qui font peser la balance du côté de la comédie ou de la tragédie. Et le metteur en scène semble bien avoir lesté le côté comédie. Andrei, notamment, interprété par un Vincent Bonillo au ton désabusé lâché dans le vide, est magistral. Juan Bilbeny, dans le rôle du baron oisif qui courtise Irina, fait rire par ses mouvements désorganisés et ses pauses appuyées. Quant aux personnages de Fiodor (le mari de Macha) ou Natacha (la femme d’Andrei), c’est l’exagération de leurs caractères respectifs qui amusent; le premier est un naïf gentillet, la deuxième une belle sœur envahissante au pas affirmé, à la voix et aux tenues criardes.

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Photo : Lauren Pasche

Le langage corporel, lui, transmet son propre message. Campées très droites sur leurs talons, bien réparties à distance sur la scène, les trois sœurs semblent sûres de leur avenir. Plus les années passent, plus le face à face avec les déconvenues les rapprochent, physiquement pour un bien ou pour un mal, des autres personnages.

Autour de la famille gravitent en effet des connaissances, officiers de la garnison en poste ou barons, qui vont et viennent au rythme des fêtes d’anniversaire ou des incendies. Dans le texte de Tchekhov, chacun de ces personnages soulève des questionnements existentiels, par ses mascarades, ses sursauts de conscience ou sa propension à philosopher. Tant de questionnements, de prises de conscience qui mènent à une introspection.

Remarque-t-on le bonheur lorsqu’il est là, ou ne peut-on que le rêver? Est-on vraiment là, ou n’est ce qu’une impression? La vie dans cent ou mille ans sera-t-elle inchangée, ou au contraire, est-ce que tout change constamment? Si l’on savait pourquoi on était là, tout serait plus simple. La vie s’écoule de nos veines. Ce qu’on a su s’échappe de nos têtes.

“Et maintenant il faut vivre”.

Les Trois Sœurs
Jusqu’au 21 novembre 2021
TKM Théâtre Kléber-Méleau

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