7_jours Simon Labrosse

La création de Simon par Simon

Les sept jours de Simon Labrosse nous présentent Simon Labrosse, chômeur qui peine à payer son loyer, dans sa quête de travail. Mais pas n’importe quel travail, celui qui comblera ses rêves et qui lui permettra de s’affirmer en tant qu’être vivant. Nous suivons l’homme dans son vaventure de sept jours symboliques, durant lesquels il s’inventera nombre de métiers tout aussi pertinents que vains.

Texte et propos recueillis par Alexandre Romi

Cette pièce a été écrite en 1995 par l’auteure Carole Fréchette, au Québec. Sous le couvert d’un ton léger et d’une aventure rocambolesque, la Canadienne montre les dynamiques humaines modernes et les drames qu’elles engendrent. En effet, Simon Labrosse, pauvre en tous points, sauf en imagination et en bonté, n’a comme seul défaut le fait de vouloir travailler selon ses aspirations, certes abracadabrantes. Il en résulte la solitude, le désarroi, mais toujours dans la bonne humeur. Car c’est bien la comédie poétique d’une tragédie quotidienne que nous dépeint la dramaturge, portant tout autant au rire qu’à la réflexion.

Sylvain Ferron et Dominique Gubser de la compagnie Passe Muraille se sont emparés du texte québécois, qui les a fortement touchés, afin de le mettre en scène. Le duo nous précise que le choix des acteur∙ice∙s s’est fait naturellement, selon l’intuition propre aux gens du métier. D’abord, Dominique Gubser joue le seul rôle féminin de Nathalie, qui rejoint l’aventure de Simon en répondant à une petite annonce afin de gagner des sous et conter son histoire. Ensuite, David Casada incarne Léo, meilleur ami de Simon et pessimiste paumé. Enfin, le choix d’Angelo Dell’Aquila pour incarner le fameux Simon Labrosse est apparu comme une évidence pour représenter ce joyeux désargenté.

Photo: Carole Parodi

Le duo nous a expliqué avoir appliqué une mise en scène résolument théâtrale, selon l’objet de la pièce, mais y avoir ajouté une forte référence à l’image, car désormais le rapport à l’image est prégnant dans notre société, encore plus qu’au moment de l’écriture de la pièce. Pour le retranscrire au mieux, ils ont choisi de placer en fond de décor un mur de téléviseurs cathodiques, vestige des années 80, reflétant les émissions et les publicités vues par Simon tout au long de la pièce, au point qu’elles se reflètent dans ses pensées. Outre le défi technique de programmation et de mise en place, ces écrans auraient pu noyer la pièce en la surchargeant d’images, nous explique Sylvain Ferron, mais, avec sa comparse, ils ont travaillé pour donner un vrai sens narratif à ce mur visuel et l’inscrire comme support de la pièce.

Au-delà de cet artifice narratif, le texte n’a subi que quelques modifications par souci de modernisation. De plus, les références à des lieux précis, notamment au Québec d’origine de l’auteure Carole Fréchette, ont été gommées, afin d’universaliser la pièce, puisque la réalité que brosse Simon est une vérité qui touche l’ensemble des populations des grandes villes.

Cette vérité, c’est celle d’un être humain en accord avec lui-même, qui cherche à poursuivre ses rêves d’enfant tout en pratiquant un travail d’adulte. Néanmoins, la corrélation de ces deux aspects s’avère impossible dans la société capitaliste moderne. En effet, Simon cherche à être utile aux gens, à combler leur manque de présence, à finir leurs phrases et d’autres métiers invraisemblables mais pourtant nécessaires à ses client∙e∙s potentiel∙le∙s. Ce marginal tente de transformer ses idées et ses services en biens monnayables, selon le principe capitaliste et afin de s’assumer économiquement. Mais lorsque vient le moment de payer, aucun∙e de ces client∙e∙s ne comble l’attente de Simon, et le malheureux reste bredouille. Cependant, fort de son imagination et de son intelligence, il n’abandonne jamais.

Photo: Carole Parodi

Simon Labrosse incarne donc l’espoir, la résilience absolue et malheureusement naïve d’un rêveur optimiste qui s’assume en tant qu’adulte, et qui déploie tous les rouages de la société moderne pour apporter du bonheur aux autres tout en gagnant sa croûte. Malgré sa détermination, sa créativité et son argumentaire, sa quête demeure vaine, car, et c’est là l’essence de la critique, notre société ne se préoccupe pas du bonheur des individu∙e∙s, mais du profit impersonnel. Les deux artistes ont souligné l’impact du Covid sur l’équipe et sur la pièce, qui aurait dûêtre initialement jouée l’année dernière. Tout en répétant, l’équipe avait travaillé sans savoir si elle pourrait jouer. En 2020, seul un petit public, majoritairement de collègues, avaient pu assister à la pièce. Comment ne pas être marqué par le message de la pièce, alors même que les théâtres, jugés “non essentiels”, ont été mis sur la sellette, de même que les comédien∙ne∙s? Suivant le message d’espoir de Simon, qui a fortement touché l’équipe d’après nos interlocuteur∙trice∙s, tout le monde avait tenu bon, et l’impact sur les quelques spectateur∙trice∙s s’en était fait ressentir.

En guise de conclusion, nous avons demandé au duo s’ils trouvaient le spectacle drôlement triste ou tristement drôle. Ils nous ont affirmé que le spectacle était tristement drôle, “par la candeur de Simon, qui tente ce qu’un adulte n’ose pas par soucis de conformité”, rendant la pièce à la fois comique et poétique. L’espoir et la persévérance sont désormais récompensés, puisque la pièce est reprogrammée pour la fin de cette année. L’équipe est impatiente de remonter sur les planches et de renouer avec le public, afin “d’enfin voir le bout de l’histoire”.

Les sept jours de Simon Labrosse
Du 30 novembre au 19 décembre 2021
Théâtre Alchimic, Carouge, GE
www.alchimic.ch