“Tu comprendras quand tu seras grand”, ou quand le spectacle d’ombres devient jeu d’enfant

Critique: Mélissa Henry

Vous souvenez-vous de votre premier spectacle de marionnettes ? Pour ma part, le personnage principal que l’on retrouve dans Les aventures de Guignol, cette marionnette lyonnaise à la langue bien pendue, a marqué mon enfance. Guignol est une marionnette à gaine, c’est-à-dire qu’elle habille un ou plusieurs membres – bien souvent la main – de la personne qui les manipule. Tantôt satire sociale, tantôt outil de pédagogie, mais toujours source de divertissement, les marionnettes attirent depuis longtemps petit·e·s et grand·e·s. Est-il utile de mentionner les célèbres Guignols de l’info de Canal+, qui ont accompagné l’actualité maussade de générations entières ?

Le spectacle que j’ai découvert samedi 10 janvier au Théâtre des Marionnettes de Genève est d’un genre hybride qui ravit enfants et adultes accompagnant… Ou grands enfants ! Tu comprendras quand tu seras grand est à la fois pièce de théâtre et spectacle d’ombre. Loin de se cacher dans l’obscurité, les marionnettistes font ici partie du décor et de l’histoire. Les acteur·ice·s dialoguent entre eux et avec les marionnettes, dans un spectacle atypique qui s’adresse aussi bien aux enfants qu’aux adultes. La musique tient aussi une place centrale, les membres de la troupe étant de toute évidence habiles de leurs mains.

Quant à l’histoire (ra)contée, elle embarque le public dans une quête pédagogique, à la fois poétique et didactique. Isidore, enfant de cirque itinérant, se rend pour la première fois en classe. Pendant la récréation – dont il découvre la définition – il fait la rencontre d’Anaïs, une camarade de classe aux difficultés scolaires. Leur journée se transforme alors en une véritable aventure, cherchant constamment à comprendre « Pourquoi doit-on aller à l’école ? ». Entre remise en question de notre système d’éducation et trop-plein de précautions, en passant par les injonctions et les interdictions d’aujourd’hui qui étaient les punitions d’autrefois, ce spectacle met en lumière nos travers, avec dérision et lyrisme. Des thèmes chers au metteur en scène Steven Matthews, éducateur en crèche fasciné par l’ombre et la lumière, au point d’en faire carrière.

Si vous l’avez manqué, le spectacle Tu comprendras quand tu seras grand est à vivre jusqu’au 25 janvier au Théâtre des Marionnettes de Genève – qui programme pour la troisième fois cette création originale, jouée pour la première fois en 2019. Et pour ce qui est de la Compagnie Don’t Stop Me Now qui tient les ficelles, elle se donnera de nouveau en spectacle le 21 février au Théâtre de la Madeleine avec 3 mecs au bol, et du 29 septembre au 4 octobre au Théâtre Pittoëff avec La Princesse eSt le Chevalier, leur premier spectacle d’ombres.

Tu comprendras quand tu seras grand

Photo de haut de page: ©Carole Parodi

 

Famille Théâtre

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Boite à musique

L’IA dans le monde musical : révolution créative ou illusion artistique ?

Suno, Mureka, Udio, Mubert, Boomy ou encore AIVA, les plateformes de création musicale basées sur l’intelligence artificielle se multiplient, permettant de créer une chanson en quelques clics seulement. Alors que la Société suisse des auteurs prévoit une perte de 24% des revenus des créateur∙ice∙s de musique d’ici 2028, les récents partenariats entre Suno et Warner ou encore entre Universal Music Group et Udio confirment l’orientation prise par l’industrie. Dans un contexte de développement technologique rapide, les questions sur l’éthique et les droits d’auteur demeurent plus que jamais centraux.

Sujet: Eugénie Rousak

Sauriez-vous reconnaître un morceau entièrement produit par l’IA ? Rien n’est moins sûr ! Selon une étude menée par Deezer et Ipsos en 2025, 97% des auditeur∙ice∙s seraient incapables de distinguer une musique composée par l’IA d’une œuvre humaine. Une confusion compréhensible tenant compte du fait que les contenus générés artificiellement s’imposent sur la scène musicale actuelle. Rien que sur Deezer près de 40 000 morceaux, soit 34%, sont rajoutés au quotidien.

Mais au-delà des titres, parfois l’artiste lui-même est une technologie. Le groupe The Velvet Sundown, projet « Not quite human. Not quite machine » (en français : « ni tout à fait humain, ni tout à fait machine »), a ainsi fait irruption durant l’été 2025 avec son univers de rock indé des 70s. Il a rapidement dévoilé ses 3 albums, attirant plus d’un million d’auditeur∙ice∙s sur Spotify !

Les nouvelles possibilités avec l’IA

Si l’IA générative tient désormais une place centrale dans l’actualité médiatique, ses usages dans le monde musical restent moins connus. Pourtant, ses possibilités sont multiples tant comme outil d’assistance à la création pour les artistes, que comme véritable moteur de production autonome. Cette nouvelle réalité fait évoluer les codes de l’industrie. Dans certains cas, elle permet la génération de morceaux en utilisant l’ensemble de la base musicale existante. Le prompt peut donner les indications du style ou de l’époque, mais ne se réfère pas explicitement à un interprète particulier. En 2025, l’Université de Bâle avait organisé un concours type « Eurovision », invitant les participant∙e∙s à générer une chanson dans le style musical du pays représenté. Au-delà des expérimentations académiques, certain∙e∙s artistes indépendant∙e∙s ont construit leur univers avec la création musicale avec l’IA. « Ma stratégie est de poster tous les jours une chanson entièrement générée artificiellement. La plupart de ces titres passent inaperçus, mais quelques-uns explosent en visibilité. Sans label, ni budget marketing, j’ai réussi à être dans le top 25 des clips YouTube les plus regardés, juste derrière un titre de Billie Eilish. Cette situation montre qu’une production indépendante générée par l’IA peut rivaliser avec les sorties des grandes stars » explique Neow.ai, artiste suisse dont le pseudo ne laisse aucun doute sur son utilisation de l’IA.

Dans d’autres cas, la génération avec l’IA s’inscrit dans une démarche plus ciblée sur un style très particulier. Le violoncelliste Florian Colombo a, par exemple, généré l’hypothétique Dixième symphonie de Beethoven en reprenant ses codes musicaux, alors que le compositeur et pianiste Richard Rentsch a entrainé le programme SOMAX pour prédire la suite de ses morceaux selon les probabilités dans l’enchainement des notes. Le tout dans une performance hybride entre l’humain et la machine.

Ces exemples illustrent les capacités techniques impressionnantes de l’IA, qui ne cessent d’évoluer, tout en soulevant ses limites artistiques. Une jolie succession de notes aussi harmonieuse soit-elle ne suffit pas toujours à offrir une performance d’exception au public.

« Au-delà de l’aspect technique de la maitrise de l’œuvre, la performance d’un orchestre comporte une dimension artistique et émotionnelle essentielle. Difficile à définir ou à expliquer, elle permet néanmoins de comprendre pourquoi certaines interprétations touchent profondément toute la salle. Cette question est centrale dans la réflexion autour de l’IA dans l’art. Étant techniques et pas intuitives, les machines, selon moi, ne peuvent pas créer spontanément ce type de performances magiques. L’être humain reste donc indispensable à l’expérience artistique » se positionne Paavo Järvi, chef d’orchestre et directeur musical du Tonhalle-Orchester Zürich.

Le·la musicien·ne et ses algorithmes

Du côté des acteur∙ice∙s de l’industrie, l’usage de l’IA suscite un intérêt croissant, tout en soulevant de nombreuses interrogations techniques et des craintes face aux évolutions et risques de distanciation vis-à-vis des nouvelles technologies. « À la rentrée 2025, pour la première fois, la HEM de Genève a ouvert au public une formation continue consacrée au numérique pour répondre à une grosse demande d’informations émanant des enseignants et des étudiants. L’idée est de faire appel aux experts des nouvelles technologies au sens large, issus notamment de la sociologie ou de l’ingénierie, ainsi qu’aux spécialistes dans le monde musical. Parmi eux, figure Gilbert Nouno, enseignant de la HEM et ancien chercheur de l’IRCAM, qui baigne dans le domaine depuis de nombreuses années » explique Anne Nicole, maître d’enseignement responsable numérique de la HEM.

Freepik key

Images: Freepik

Ces formations permettent aux artistes de mieux comprendre les enjeux des nouvelles technologies pour décider des façons de l’inclure ou non dans leur travail. Ainsi, ils peuvent faire appel à l’IA comme un assistant pour suggérer les accords, faire un arrangement ou donner la base son de l’un des instruments, sans pour autant déléguer toute la partie créative. « Même si parfois je suis bluffé par le contenu que l’IA peut produire, je la vois surtout comme un outil supplémentaire pour exprimer sa créativité, au même titre que l’Auto-Tune il y a quelques années. Des interprètes talentueux ont toujours existé, mais le réseau ou la stratégie sont bien plus importants que la performance vocale. Les personnes qui accusent l’IA de tuer la musique en faisant de la concurrence aux artistes ignorent les codes de l’industrie où le talent n’est pas seule raison du succès » partage Neow.ai.

Mais qui est l’auteur ?

La question des droits d’auteur est depuis longtemps sur le devant de la scène. Avec l’IA, le sujet est d’autant plus d’actualité. En résumé : à l’heure actuelle, la loi sur le droit d’auteur protège une œuvre seulement si celle-ci constitue une création intellectuelle, littéraire ou artistique dotée d’un caractère individuel et issue de l’expression d’une pensée et se repose sur la volonté humaine pour bénéficier d’une protection juridique. « Les morceaux ou chansons générées par les machines à partir d’autres contenus ne peuvent donc pas bénéficier de la protection du droit d’auteur. En revanche, si un artiste utilise l’IA dans le cadre d’une vraie démarche créative humaine et si le résultat porte un caractère individuel, il peut obtenir un droit d’auteur sur l’œuvre » explique Céline Evéquoz, cheffe de division du service juridique et communication à Lausanne de la SUISA.

La difficulté actuelle réside aujourd’hui autant dans la définition de cette démarche artistique que dans le fonctionnement même de l’algorithme, étant donné que de nombreuses œuvres peuvent être utilisées pour entraîner la machine. Pour répondre à cette problématique, des détecteurs de l’IA permettent de savoir si la composition et les paroles ont été créées par l’être humain. « Les technologies numériques amplifient les enjeux actuels. Dans ce contexte, nous conseillons d’utiliser les licences Creative Commons, qui offrent aux artistes un moyen simple de déterminer les conditions d’utilisation de leur travail, tout en assurant une traçabilité des contenus. Mais aucun outil ne garantit cependant une protection totale, ce qui explique que certains musiciens choisissent de diffuser une partie de leur travail uniquement en live par exemple » explique Anne Nicole. Pour compléter ces protections, les initiatives légales, comme la motion Gössi, déposée au Parlement suisse, visent à renforcer la protection de la propriété intellectuelle face à l’utilisation des contenus par l’IA et notamment pour les entrainements des algorithmes.

Un autre aspect intéressant concerne la distinction entre les droits d’auteur, qui protègent l’auteur, et les droits voisins, qui visent à protéger le travail d’interprétation et d’enregistrement. « Si la musique et les paroles sont intégralement générées par l’IA, le morceau ne peut pas, par définition, bénéficier des droits d’auteur. En revanche, les droits d’artiste sur la prestation peuvent être reconnus et octroyés si les conditions prévues dans les articles 33LDA et 36LDA sont remplies » soulève Céline Evéquoz.

 

En conclusion, voici un couplet et un refrain, générés par ChatGPT le 8 janvier 2026 :

Des algorithmes qui composent à la vitesse de la nuit,

Des accords sans passé, des voix sans lendemain écrit,

Entre promesses de génie et copies bien polies,

La musique hésite encore entre machine et esprit.

 

Qui tient la plume quand la machine chante aussi fort ?

Qui signe l’émotion quand le code touche l’accord ?

Entre l’humain qui doute et l’IA qui sait tout faire,

La musique cherche son âme, quelque part entre les deux airs.

CultureEnJeu

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DETAMBEL N&B

Régine Detambel : « La littérature peut aider une personne en deuil à se relier à ce qui est encore vivant en elle »

Tout à la fois écrivaine et soignante, kinésithérapeute et romancière, Régine Detambel est une pionnière de la bibliothérapie en France. Autrice de « Lire pour relier » et « Les livres prennent soin de nous », elle nous dit comment la lecture peut être un refuge pour nos souffrances et nous aider à nous reconstruire après un drame personnel.

Propos recueillis par Isabelle Falconnier

Isabelle Falconnier : Comment et quand les livres peuvent-ils aider une personne touchée par un deuil?

Régine Detambel : Lorsqu’on est touché par un deuil, on ne peut plus lire! La sidération fait que plus rien ne circule. Notre psychisme est mort, tout est coupé, seules les fonctions vitales fonctionnent. Nous nous retrouvons dans un état d’hypervigilance, de terreur, qui empêche toute circulation vers l’imaginaire, la rêverie, ou même la concentration sur autre chose que les émotions qui nous dévastent. Il faut accepter cet état de fait. Mais ce qui est possible, et qui aide, c’est la voix d’une personne qui lit. Faisons l’offrande de notre voix aux personnes qui souffrent. Il n’y a rien de plus enveloppant qu’une voix qui lit pour nous, quel que soit le texte. Il y a des fonctions maternantes dans la voix qui permettent de revenir dans l’enfance, l’abandon et le lien à la vie qu’elle représente.

Quand retrouve-t-on l’envie de lire après un deuil et quels livres peuvent nous aider à ce moment ?

Il n’y a pas de calendrier. Quand la personne sera prête. Cela peut prendre des semaines, des mois. Mais un livre – que l’on nous offre, que l’on aime, que la personne défunte aimait – est aussi un doudou, un objet transitionnel, un compagnon discret. Je parle souvent de l’importance de la peau des livres, de leur couverture, du papier des pages : un livre ça se touche, se caresse, nous caresse. On va peut-être garder une pile de livre près de soi, les parcourir parfois, glaner un mot, une phrase… La lecture ne doit jamais être une injonction mais un possible. Un jour, j’ai vécu un deuil terrible. On m’a offert un livre de Christian Bobin, « Noireclaire ». Je ne l’ai pas ouvert, mais je l’ai laissé là, tout proche, et c’était déjà une présence amie.

Lire, écouter une voix lire, c’est bien. Écrire, c’est mieux encore ?

Roland Barthes, dans son « Journal de deuil », tenu dès le lendemain de la mort de sa mère, écrivait que le fait même que la langue lui offre le mot « intolérable », et qu’il puisse l’écrire, une fois, dix fois, cent fois sur le papier, rendait cet intolérable un peu plus supportable. Écrire sa colère, sa révolte, écrire aussi le bonheur que nous avons connu avec l’être cher, permet de donner une forme à notre détresse, de la déposer dans le papier. Écrire notre détresse permet d’éviter qu’elle ne se transforme en un gouffre sans fond. Même si c’est pour déchirer le papier après ! Griffonner, chantonner, retrouver des paroles de chansons qui nous appellent : les mots nous aident à nous remettre en mouvement, à nous relier à ce qui est vivant en nous. Un mot lu, un mot écrit, peut durant quelques minutes nous décoller de la douleur. Mais parfois, nous ne voulons pas être séparés de notre douleur, pas encore, il faut savoir l’entendre.

Comment les livres peuvent-ils prendre soin de nous dans la tristesse ?

Il ne s’agit pas de réparer mais de construire. On ne répare pas un être vivant, pas un humain en tout cas. Guérir n’est pas être réparé, guérir c’est devenir autre, être changé. Un humain ne se répare pas, il ne revient pas à son état antérieur. Je pense que la littérature est plutôt là pour nous construire, nous nourrir, nous étoffer. La littérature a ce pouvoir d’arracher à soi-même et à ses ruminations. Elle peut nous relier à des expériences et des émotions similaires à celle que nous vivons, mais pas forcément par identification directe : un roman qui parle d’exil, de chemins de vie douloureux, peut entrer en résonnance avec une personne qui ont vécu le deuil d’un proche.

Justement, quels genres de livres, romans, essais, témoignages ou poésie, peuvent accompagner une personne en deuil?

Je suis totalement opposée à la prescription, c’est-à-dire les personnes qui vous disent : « Vous vivez un divorce ? Lisez tel livre, ça va vous faire du bien. » D’abord, parce que c’est une prise de pouvoir sur l’autre ; ensuite, parce que ce n’est pas sûr que ça lui fasse du bien. Comment pourrions-nous imaginer que nous maîtrisons les effets produits par un texte sur l’autre ? Ce n’est pas parce que moi, ça m’a fait du bien que ça fera du bien à l’autre. Chaque deuil est singulier. Un roman qui parle de deuil parle d’abord du deuil de l’écrivain. Il ne faut pas écraser la personne que nous souhaitons aider avec le deuil d’un autre. Je privilégie les textes obliques, poétiques, sensoriels, les textes par fragments qui permettent d’ouvrir des paysages intérieurs, d’entretenir ce qui reste en vie dans la personne en deuil, ce qui est vivant tout au fond d’elle et qu’il faut soigner. Ce qui va l’aider n’est pas mental, pas rationnel, pas intellectuel. Ce n’est pas un livre de développement personnel, un guide sur les étapes du deuil, avec ce qu’il contient souvent implicitement de morale. C’est peut-être un poème qui parle du vent, de la mer, du soleil, d’une fleur, des paroles de chansons dans une langue étrangère, un mot à la musicalité vibrante, des phrases qui nous relient au cosmos, au vivant… Il s’agit, peu à peu, de ranimer la créativité de la personne, son psychisme, de permettre au vivant en elle de palpiter à nouveau. Donner un livre sur le deuil à une personne en deuil l’enferme dans sa tristesse et son drame, lui colle une étiquette. Ces jours, tous les matins j’ouvre un recueil du poète Rainer Maria Rilke. Je lis cinq vers, et ils m’accompagnent toute la journée, tant ils contiennent de force en eux.

Littérature

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Lily en visite

LILY EN VISITE – JAGAL Maison d’Art, Chêne-Bougeries

Common Ground
JAGAL Maison d’Art, Chêne-Bougeries (GE)
Du 5 novembre 2025 au 16 janvier 2026

Lors de la Nuit des Bains à Genève, j’avais croisé un artiste que je connaissais, Hadrien Dussoix, et en regardant son actualité, j’ai vu que ses œuvres étaient présentées dans une exposition collective intitulée Common Ground, au sein d’un espace, ou plutôt, comme indiqué sur le site, d’une maison d’art que je ne connaissais pas : la galerie JAGAL à Chêne-Bougeries, en périphérie de Genève, en dehors des quartiers où on a l’habitude de voir des galeries. J’étais donc curieuse de découvrir le lieu. À mon arrivée, bien que les horaires indiquaient que l’espace était normalement ouvert, la porte était fermée. Il est des jours où ma peur de déranger m’aurait fait rebrousser chemin, mais l’envie de découvrir la galerie et d’en faire une chronique a été la plus forte : j’ai appelé le numéro sur la porte.

Jérôme Ruffin, le fondateur et propriétaire, m’a répondu très gentiment, s’excusant que je sois tombée sur une porte close : il était simplement un peu en retard en raison d’une livraison qu’il avait dû effectuer. Avant ma visite, j’avais lu sur leur site que Jérôme Ruffin tenait à être personnellement présent pour accueillir les visiteur·euse·s et échanger autour de l’art contemporain. Sur place, j’ai très vite compris que la rencontre et le dialogue sont réellement au cœur de l’identité de JAGAL Maison d’Art. La naissance de cet espace, comme le parcours de son fondateur, sont particulièrement intéressants. En 2015, Jérôme Ruffin est alors directeur de l’hôtel Windsor à Genève, un établissement fondé par son grand-père. Collectionneur passionné d’art urbain, il commence à y organiser des expositions et invite des artistes de Street art à investir certaines chambres de l’hôtel, transformant peu à peu ce lieu en un espace de création inattendu.

En 2016, l’hôtel est vendu et Jérôme Ruffin choisit alors de se consacrer pleinement à sa passion et crée iDROOM, la première galerie spécialisée en art urbain contemporain à Genève. 

Quelques années plus tard, il repense la direction artistique et c’est ainsi que, le 28 août 2025, iDROOM devient JAGAL Maison d’Art. L’exposition présentée est la seconde depuis cette transformation. Elle réunit cinq artistes : Hadrien Dussoix, Maurice Mboa, Simon Berger, Ricardo Passaporte et Manon Steyaert. Quand j’attendais Jérôme Ruffin, j’ai remarqué que l’une des vitrines semblait brisée. Connaissant déjà le travail d’un second artiste de cette exposition collective, j’ai compris qu’il ne s’agissait pas de vandalisme mais d’une œuvre d’art. L’auteur de cette œuvre, Simon Berger, un artiste suisse né en 1976, a développé une pratique très singulière autour du verre. Ce n’est pas tant le matériau qui peut surprendre, mais la manière dont il le travaille. À l’aide d’un marteau, il frappe la surface vitrée, transformant un geste associé à la casse en un véritable processus de création. Les impacts provoquent des fissures qui, loin d’être destructrices, font émerger des visages.

Simon Berger, Sans titre, Verre sécurisé brisé au marteau, 50x50cm

Chaque geste est précis, maîtrisé, pensé à l’avance. Selon la force et le rythme des frappes, le portrait se précise ou, au contraire, reste plus ouvert, presque abstrait. Simon Berger connaît parfaitement les réactions du verre et exploite ses tensions internes pour faire apparaître les formes. La lumière joue alors un rôle essentiel, traversant les fissures et révélant les visages. Le portrait ne s’impose jamais totalement, il se devine.

J’ai découvert un autre type de portraits dans les œuvres de Maurice Mboa, artiste né à Yaoundé au Cameroun en 1983, qui vit et travaille aujourd’hui à Genève. Au cœur de sa démarche artistique se trouve une exploration du monde spirituel. Ses figures, que l’on identifie bien qu’elles soient sans visage, apparaissent au cœur de fonds de feuillages colorés et stylisés. Elles interpellent immédiatement et semblent nous regarder malgré l’absence de traits. Cette présence silencieuse est troublante, voire magnétique. Il ne s’agit pas de portraits au sens classique, mais plutôt de présences, de silhouettes, comme autant de figures possibles. Elles émergent du décor sans jamais s’en extraire complètement, fond et figure se répondent. Chaque silhouette est différente, tout en restant sans traits identifiables.

Maurice Mboa, Ancrage sur fond de mots,
technique mixte et gravure sur métal,
65 x 55cm

Maurice Mboa, Mirage sans visage, technique mixte et gravure sur métal,
65 x 55cm

Sa technique est elle aussi singulière. Maurice Mboa mêle gravure sur des feuilles de métal recyclées et techniques mixtes, allant de procédés chimiques à l’usage d’enduits et d’huiles. De ces œuvres se dégage une tension subtile entre le monde matériel et l’invisible, entre la mémoire et l’instant présent.

Les images du quotidien sont au cœur du travail de Ricardo Passaporte, né en 1987 à Lisbonne. Diplômé en stylisme et sans formation académique en arts plastiques, il se tourne vers le dessin et la peinture avec une grande liberté. Il raconte d’ailleurs que l’art était déjà très présent dans sa famille, avec un grand-père peintre et un arrière-grand-père photographe. Son style est souvent qualifié de figuration naïve, volontairement simple en apparence, presque enfantine, derrière laquelle se cache une réflexion plus profonde sur les images qui nous entourent.

Ricardo Passaporte, Cavaleiro, acrylique et spray sur toile,
190 x 160cm

Ricardo Passaporte, Dog, acrylique et spray sur toile,
150 x 120cm

Puis apparaissent des figures animales, telles que des chiens comme dans l’œuvre exposée. Sa peinture spontanée qu’il réalise à l’acrylique et la bombe a un aspect parfois flouté un peu comme quand les images surgissent et s’impriment dans nos mémoires entre apparition et effacement. Son travail humain et accessible questionne ainsi notre rapport aux images dans un monde saturé de visuels.

Les œuvres de Manon Steyaert m’ont, quant à elles, surprise. Née en 1996 en Belgique, elle vit et travaille à Londres. Elle a commencé, elle aussi, par des études de mode avant de s’orienter vers les arts plastiques, et cette double formation se ressent immédiatement dans son travail. Son premier intérêt pour le textile reste très présent, donnant naissance à des œuvres étonnantes et profondément contemporaines.

Mann Steyaert, Cover your eyes 3, silicone et pigments, 60-x-40cm
et Cover your eyes 2, silicone et pigments, 60-x-40cm

Son parcours l’a amenée à expérimenter des matériaux industriels comme le silicone, le latex ou encore la cellophane, qu’elle transforme en leur donnant l’apparence de drapés textiles. Ses œuvres troublent le regard. On ne sait jamais vraiment si l’on se trouve face à une peinture ou à une sculpture. Elle parvient à donner au silicone une texture et des couleurs inattendues. Son expression artistique brouille les catégories traditionnelles.

Et enfin il y a les œuvres d’Hadrien Dussoix, artiste genevois dont je suis le parcours depuis plusieurs années. Né en 1975 à Genève, il a grandi dans un environnement artistique et s’est formé aux Beaux-Arts dans sa ville natale. Très tôt, il développe un intérêt marqué pour le langage et pour la manière dont les mots circulent dans notre quotidien. Dans son travail, il sélectionne des phrases courtes, simples en apparence, parfois provocantes, qu’il inscrit en grandes lettres sur la toile. Mais ce serait une erreur de ne parler que de cette partie de son travail car il réalise également des œuvres plus abstraites, plus architecturales, avec des lignes verticales inachevées qui semblent plus simples mais qui soulignent un côté plus radical dans son travail. Il s’est également lancé dans des pièces de mobilier, étend sa pratique au-delà du mur. Des fauteuils deviennent des supports pour recevoir les œuvres de l’artiste, des prolongements de son travail, brouillant la frontière entre œuvre et objet fonctionnel, entre Beaux-Arts et arts appliqués. 

Hadrien Dussoix, Soleil du matin, acrylique sur fauteuil
Sans titre, acrylique sur toile, 50 x 60cm
Sans titre, acrylique sur toile, 130 x 100cm

Ce qui m’a particulièrement marquée dans cette exposition collective réunissant cinq artistes aux médiums et aux univers très différents, c’est que l’ensemble fonctionne. Cela ne donne pas du tout une impression de patchwork, ce qui, honnêtement, n’était pas gagné. Malgré la diversité des pratiques et des œuvres, une cohérence se dégage et crée un véritable dialogue.

Bien sûr, certaines œuvres m’ont davantage touchée que d’autres, mais tous les artistes m’ont surprise. Chacun développe un univers qui lui est propre, avec une présence forte et une véritable maîtrise de son médium. Je ne peux que vous conseiller de découvrir cette exposition et cet espace et surtout n’hésitez pas à parler avec son fondateur.

Chronique et photos: Emilie Thomas

Common Ground
JAGAL Maison d’Art, Chêne-Bougeries (GE)
Du 5 novembre 2025 au 16 janvier 2026
Du mercredi au dimanche de 14h30 à 18h00
https://jagal.swiss

Chronique Exposition

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Isabelle Falconnier

ZAZA LIT Martin Suter

La chronique littéraire d’Isabelle Falconnier

« L’Amour et la fureur », de Martin Suter

Pendant cinq ans, au début des années 2010, je n’ai pas pu rencontrer Martin Suter. J’avais interdiction de l’interviewer. En tant que critique littéraire, c’était professionnellement ennuyeux, et personnellement décevant. Pourtant, je l’avais déjà rencontré à de nombreuses reprises, à ma – et j’espère sa – grande satisfaction. J’avais même fait le voyage d’Ibiza, où il passait plusieurs mois par an à vivre une vie de gentleman-farmer avec sa femme Margrith dans une vaste hacienda entourée d’oliviers, pour un long portrait-reportage paru dans le newsmagazine romand qui m’employait alors. Mais le malheur avait frappé. En 2009, son jeune fils de 4 ans était décédé accidentellement et le quotidien populaire Blick avait publié une photo de sa tombe, fraichement fleurie, dans un cimetière zurichois. Martin Suter n’avait pas pardonné. Il avait demandé une lettre d’excuses au patron de Blick, lettre qui ne lui était jamais parvenue. Il avait décidé de ne plus jamais donner d’interview à aucun des titres du groupe Ringier, auquel appartenait Blick, ainsi que le newsmagazine L’Hebdo. Ma petite personne journalistique était donc un dommage collatéral de cette indélicate paparazzade. Tout en trouvant cette décision personnellement injuste, je ne comprenais par ailleurs que trop bien son chagrin dévastateur – et surtout l’indécence qu’il ressentait devant les photographes de Blick guettant les preuves tangibles de son deuil. D’autres que lui n’auraient pas réagi avec cette vigueur, admettant que lorsqu’on est une star, ce qu’il était alors de manière incontestable depuis le succès international de Small World et Un Ami parfait, tout ce qui nous arrive suscite la curiosité des médias et du public.

Mais Martin Suter a la pudeur dans le sang. Les costumes-cravates élégantissimes qu’il porte invariablement, chez lui comme à l’extérieur, ne sont pas seulement un héritage de sa vie de patron d’une boîte de pub à succès et d’observateur privilégié de la vie économique zurichoise. Plus esthétiques qu’une armure, ils disent la même chose : mes émotions me regardent, vous n’aurez pas mes épanchements, et ce que je montre – mes costumes, mes livres – est tout ce que vous aurez de moi. Le seul film documentaire qu’il a accepté de tourner, sorti en 2022, s’intitule « Tout sur Martin Suter, sauf la vérité ». On a beau l’y voir en famille, dans son salon, le titre est parfaitement justifié.

Ses livres lui ressemblent : élégants, sobres, poliment efficaces, intrigants, doucement ironiques, tout en retenue malgré les passions remuées. Le dernier ne fait pas exception. L’Amour et la fureur, best-seller annoncé de la rentrée littéraire d’hiver, met en scène Camilla et Noah. Elle est comptable, lui est artiste-peintre sans le sou. Ces deux jeunes gens s’aiment mais l’amour ne suffit pas toujours et Camilla quitte Noah du jour au lendemain en lui déclarant : « Je t’aime, mais je n’aime pas la vie avec toi. » Tandis qu’elle s’installe avec un riche entrepreneur qui la couvre de cadeaux, Noah se met à la peindre obsessionnellement, prêt à tout pour la reconquérir. C’est alors qu’il rencontre Betty, veuve d’un homme d’affaire poussé dans la tombe par son associé, prête à se venger – et pourquoi pas en faisant de Noah son bras armé contre une juteuse rétribution qui lui permettrait de récupérer Camilla. Mais un artiste se transforme-t-il facilement en tueur à gage, même lorsqu’il s’acquitte régulièrement de ses tirs militaires ?  L’Amour et la fureur décortique de manière jouissive et fine les jeux de l’amour, de l’argent, du marché de l’art, de la trahison et du pouvoir, multipliant les jeux de dupes et les trompe l’œil narratifs. Désabusé, amoral et candide tout à la fois, le roman nous emmène au pays des mirages : les projets et plans savamment orchestrés des uns et des autres s’évanouissent au fur et à mesure qu’ils se rapprochent. Cela ressemble furieusement à la vie.

Après avoir perdu son jeune fils en 2009, Martin Suter a perdu sa femme adorée, Margrith, en 2023. Elle était depuis quarante ans sa première lectrice. « Margrith est toujours ma première lectrice », écrit Martin Suter en fin d’ouvrage, au chapitre des « Remerciements ». L’interrogation « Qu’est-ce qu’elle en dirait ? » accompagne chaque page qu’il écrit. Cela ressemble furieusement à l’amour.

Isabelle Falconnier

« L’Amour et la fureur », de Martin Suter. Phébus, 284 pages.

PS: La rentrée littéraire d’hiver démarre cette semaine. 508 romans sont attendus d’ici fin février – le rendez-vous égale désormais, en volume, celui de l’automne. Celles et ceux qui vous donnent rendez-vous en librairie se nomment J.M.G. Le Clézio, Pierre Lemaitre, Mélissa da Costa, Aude Seigne, Marie-Hélène Lafon, Cécile Coulon, Delphine de Vigan, Philippe Besson, Jodi Picoult, Laurence Nobécourt, Lionel Shriver et tant d’autres. Il n’y a pas plus désintéressé et amoureux qu’un rendez-vous entre une lectrice ou un lecteur et son auteur.

Chronique Littérature

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Top Secret espionnage

L’espionnage en Suisse : entre mythe et réalité historique

Entre films, romans ou jeux vidéo, l’espionnage fascine autant qu’il interroge. En mission dans des zones extrêmes, les figures d’espion·ne·s nourrissent toujours plus de fantasmes. Pourtant, la crédibilité des agent·e·s questionne souvent. Des œuvres comme James Bond ou Mission Impossible sont-elles vraiment représentatives de la réalité ? Et qu’en est-il en Suisse ? Plongée dans une tranche de l’histoire. 

Texte et propos recueillis par Victor Blonde

Étonnamment, la Suisse était un bastion de l’espionnage, notamment pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette partie de l’Histoire, méconnue de beaucoup, fait l’objet d’une exposition au Château de Morges. En grand adepte d’histoire et de récits d’espionnage, je suis donc allé visiter l’exposition Top Secret Espionnage et résistance en Suisse et en Europe 1939 – 1945, présentée du 14 novembre 2025 au 20 décembre 2026.

Accompagné de Marc-Eric Wirth, médiateur pour le Château de Morges, j’ai pu découvrir les nombreuses pièces qui composent l’exposition. Dans un parcours qui suit la chronologie des années de guerre, s’offre à nous tout un éventail d’objets utilisés par les agents de renseignement de cette époque. Machine de cryptage, cartes, émetteurs radio et gadgets en tout genre sont alors replacés dans leur contexte d’utilisation et offrent un aperçu des activités de renseignement en Suisse. On plonge dans toute la réalité historique et matérielle, avec des accessoires bien moins alambiqués que ceux présentés dans de multiples œuvres de fiction.

TopSecret_Vernissage_ChateauDeMorges_©LisaEthenoz-5988

Top Secret, vernissage de l’expo au Château de Morges
Photo ci-dessous et haut de page: © Lisa Ethenoz

Pour appréhender cette tranche de l’Histoire, l’équipe de médiation du Château de Morges a également mis en place un programme ludique : le visiteur ou la visiteuse peut incarner un·e espion·ne !  Abel pour les adultes, Camille pour les enfants et Carl pour ceux qui ont un peu moins de temps. Une fois notre personnage choisi, il ne reste qu’à se balader entre les différents postes pratiques – décision à prendre, décodage de message ou encore recherche d’informations – avant de finalement pouvoir délivrer des renseignements à notre groupe de résistant∙e∙s.

Ainsi, Top Secret propose de s’immerger pendant quelques heures dans les mécaniques de l’espionnage en Suisse, au travers d’une médiation scientifique rigoureuse et inventive. Comme me l’a expliqué Marc-Eric Wirth, le Château de Morges a à cœur de rendre cette exposition accessible au plus grand nombre et cherche donc à parler autant à un public connaisseur que simplement curieux. L’objectif de la médiation est de restituer fidèlement cette page de l’histoire suisse tout en la liant au contexte économique et politique de cette époque. Ce travail contextuel permet d’apporter la nuance nécessaire à la mémoire helvétique de la Seconde Guerre mondiale et de ne pas présenter une vision simpliste cloisonnée au prisme de l’espionnage.

En clair, Top Secret offre à ses visiteur·euse·s un contenu riche et une expérience unique du monde de l’espionnage. L’exposition m’a séduit, moi et mes goûts pour l’histoire et les agents secrets.

Top Secret –
Espionnage et résistance en Suisse et en Europe
1939 - 1945
Jusqu’au 20 décembre 2026
Château de Morges & ses Musées
www.chateau-morges.ch/expositions/top-secret

Exposition

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Notre part féroce

ZAZA LIT le 24 décembre

La chronique littéraire d’Isabelle Falconnier

« Notre part féroce », de Sophie Pointurier

Au moment où le monde se pâme devant le film animé publicitaire de la chaîne Intermarché mettant en scène, au son de la chanson Le Mal-aimé de Claude François, un loup esseulé qui arrête de manger de la viande pour se faire des amis, historiette d’une grande mièvrerie, il est bon de se plonger dans Notre part féroce de Sophie Pointurier. Paru à la rentrée d’août, c’est le livre avec lequel je vous conseille de terminer l’année. Il y est question pêle-mêle de rapports mère-fille, de l’enfance, des réactions passionnelles que déclenche le retour du loup dans nos forêts et campagnes, et de notre part sauvage, celle que l’on occulte, bâillonne, domestique, et qui parfois surgit au détour d’une conversation, d’un rêve ou d’une promenade dans les bois. Loin d’aseptiser notre part sauvage pour nous fondre dans la masse, de chercher à se faire aimer à tout prix, Notre part féroce en reconnait la légitimité, l’effroi qu’elle suscite. Sophie Pointurier ne dissout pas le loup dans un océan de bons sentiments, mais lui rend son identité biologique naturelle, qui n’est ni d’être un ami, ni un ennemi, mais de vivre sa vie de mammifère carnivore.

Anne, l’héroïne de Notre part féroce, est journaliste. Elle enquête sur le retour du loup en France et des attaques de troupeaux dans la région de Gap. Un jour, un agriculteur se retrouve au tribunal pour avoir tué sans autorisation une jeune louve lors d’une battue au sanglier. Pour avoir contesté son geste, Anne reçoit des menaces de mort. Sa rédactrice en chef l’envoie au bord de la mer passer des vacances et retrouver les témoins de l’apparition d’une mystérieuse Dame Blanche, trente ans auparavant, pour un sujet estival sur les phénomènes étranges. Anne part avec sa fille adolescente, Scarlett, et sa mère Louise, éternelle hypocondriaque avec qui la journaliste entretient une relation compliquée. L’inexplicable ne tarde pas à se manifester. Un poney est retrouvé déchiqueté par un loup non loin. La mère d’Anne présente d’étranges griffures sur le cou, et ne se sépare jamais d’un étrange duvet de fourrure. Depuis qu’elle est enfant, Anne n’a connu sa mère qu’épuisée, souffrante et consommant à l’excès des médicaments pour le ventre ou les maux de tête. Son état semble s’aggraver. Lorsque son voisin Vassili lui glisse un carnet rempli de notes sur les lycanthropes, les hommes-loups, elle commence à entrevoir que la personnalité de sa mère est plus complexe qu’il n’y parait. Et s’immerge dans l’univers parallèle des Dames Blanches, loups-garous et autres vampires.

Écho fictionnel du livre culte Femmes qui courent avec les loups de la psychanalyste et conteuse amérindienne Clarissa Pinkola Estes, Notre part féroce se lit comme un roman réaliste – comment s’assurer que sa mère, lorsque qu’elle se transforme en loup-garou, ne se fasse pas tirer par un tir de chasseur ? – tout autant qu’une fable puissante sur les émotions refoulées qui s’accumulent au fil des années et qui un jour explosent de manière furieuse, déroutante, animale peut-être. Longtemps, avant sa démonisation par les théoriciens du christianisme, la lycanthropie était vue comme une forme de mélancolie, qui amenait certaines personnes à se prendre pour des loups et à errer la nuit près des cimetières, à l’instar des chiens et des loups. Pour la psychanalyse, le loup-garou, ou l’homme-loup, est un puissant symbole de l’autre qui est en nous.

Après Femme portant un fusil, où dans une communauté de femmes une mère de famille doit répondre du meurtre d’un homme, Sophie Pointurier plonge ainsi à nouveau dans milieu féminin pour porter une belle réflexion genrée des figures de nos légendes. Elle ne dit pas qu’il faut s’intégrer à tout prix, comme le loup mal-aimé d’Intermarché, se dépouiller de ce qui nous caractérise, devenir une version consensuelle et acceptable de soi-même. Elle ne dit pas qu’il faut s’apprivoiser, comme le renard et le Petit Prince. Au contraire, Notre part féroce sépare celles qui s’aiment. Troublant, dérangeant, intéressant.

Isabelle Falconnier

« Notre part féroce ». De Sophie Pointurier. Phébus, 206 pages

Chronique Littérature

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Le Malade Imaginaire

Pour la nouvelle année, je vous prescris…

Au centre de la salle de répétition du Cercle Littéraire Yverdon trône un fauteuil, l’iconique fauteuil d’Argan, protagoniste du Malade imaginaire. Ici, la troupe répète entre quatre murs entièrement verts : la superstition n’est pas de mise, apparemment ! La plus célèbre pièce de Molière, s’il en faut, se jouera au Théâtre Benno Besson le 31 décembre et en tout début d’année 2026.

Texte et propos recueillis par Katia Meylan

Ce fauteuil-là est un peu plus pimpant que l’original, exposé aujourd’hui à la Comédie Française. Vincent Jaccard, qui interprète Argan et met en scène la pièce, ne compte pas en faire usage plus que de raison. « Quand on lit la pièce en repensant aux circonstances dans lesquelles elle a été écrite, ça fait bizarre », admet-il, faisant référence à la condition de l’auteur. En effet, lorsqu’il écrivait Le Malade imaginaire, Molière souffrait déjà de tuberculose et, quand les représentations débutèrent à Paris en 1673, il ne put tenir le rôle d’Argan que pendant quatre représentations avant de mourir. « On comprend dans le texte qu’il y avait des scènes entières où il n’était pas obligé de bouger. Il était même certainement assis la plupart du temps  », relève Vincent.

Ce choix de mise en scène statique – plus pragmatique qu’artistique, on s’en doute –, Vincent ne l’a pas retenu. Les problèmes de santé de son Argan sont bel et bien imaginaires, et ne lui enlèvent en rien le plaisir rageur de se lancer à la poursuite de sa servante Toinette, vexé lorsque celle-ci fait preuve de plus d’esprit que lui. Quelle jubilation de les voir courir autour du fameux fauteuil, se houspillant mutuellement !

Tout attachée qu’elle soit à ce patriarche, Toinette en est convaincue : « Quand un maître ne songe pas à ce qu’il fait, une servante bien sensée est en droit de le redresser ». Et comme il se trouve qu’effectivement, il ne songe pas à ce qu’il fait (quelle idée, vouloir marier sa fille contre son gré à un jeune médecin pédant ! Et s’apprêter à signer un testament rédigé par un notaire douteux !), elle s’emploiera à le redresser, à coups de stratagèmes costumés.

Le Malade imaginaire, c’est un mariage arrangé et des travestissements de classe, situations chères à Molière, mais aussi une critique de la médecine. Ou plutôt… d’une certaine façon de la pratiquer, note Vincent. « Molière ne critique pas la médecine elle-même, mais le charlatanisme, les personnes qui profitent de la crédulité ou de l’anxiété d’autrui, qui jettent de la poudre aux yeux et n’ont pas la sagesse de garder une certaine humilité face à leur savoir ». Anecdote pour le moins intéressante : le metteur en scène attitré du CLY est médecin dans la vie ! Étonnant d’ailleurs qu’il ne se soit pas penché sur cette pièce si célèbre avant. « En fait, ça fait longtemps que j’ai envie de la jouer, répond-il. Je l’avais relue en pleine pandémie, mais j’ai eu comme l’intuition que ça n’aurait pas été le bon moment. Il y avait tellement de conflits, de controverses… ça n’aurait servi qu’ajouter de l’eau au moulin des conspirationnistes.  Au contraire, ce texte a besoin d’être pris avec beaucoup de recul. »

Le moment est donc venu de s’attaquer à cette pépite du répertoire, que l’humour parcourt bras-dessus bras-dessous avec la critique : ici un bon mot, là du comique de situation, une haute dose d’auto-dérision, ou encore quelques ficelles de la comédie italienne.

Le médecin volant

Le Médecin volant, répétition
Photo de haut de page: Le Malade imaginaire, répétition
Photos: © Dwayne Toyloy

Pour mettre en relief toute la palette d’humour de Molière, le CLY jouera, en première partie, une autre pièce : Le Médecin volant, l’une des premières écrites par l’auteur. Ce court texte aborde également les thématiques du mariage, de la fourberie et de l’identité usurpée, mais dans un tout autre style, celui de la Commedia dell’arte. L’occasion pour la troupe de faire un travail plus physique, sur le masque et le corps. En assistant à une répétition menée par la metteuse en scène Ophélie Steinmann (la Toinette de l’autre pièce), nous y avons découvert avec joie un Sganarelle à l’agilité ultra-vitaminée, un fier Valère à la diction claire et au visage expressif, deux bougres(ses) bourrues, impayables dans leurs manières engoncées d’interagir… ça promet !

Le Malade imaginaire
Du 31 décembre 2025 au 3 janvier 2026
Théâtre Benno Besson, Yverdon
www.cly.ch

Théâtre

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The-Memory-of-Ligh,-lily-en-visite-

LILY EN VISITE – Laurent Marthaler Contemporary, Montreux

The Memory of Light, Daniel Orson Ybarra
Laurent Marthaler Contemporary, Montreux
Du 15 novembre 2025 au 24 décembre 2025

On entend parfois des critiques à l’égard des galeries d’art : certain∙e∙s artistes estiment qu’elles ne les accompagnent pas suffisamment, tandis que certain∙e∙s acheteur∙euse∙s pensent qu’il est parfois préférable d’acheter directement auprès des créateur∙ice∙s, sans intermédiaire. Je peux comprendre les raisons de ces critiques, mais il serait réducteur de les appliquer à l’ensemble des galeries. Certaines, et bien plus que vous ne le pensez, s’engagent sincèrement aux côtés de leurs artistes et de leurs collectionneur∙euse∙s, et dépassent les questions transactionnelles. Si j’évoque cela aujourd’hui, c’est parce que la galerie dont je souhaite parler fait partie de celles qui accompagnent leurs artistes, et l’exposition que je vous présente en est la preuve concrète.

Avec The Memory of Light, la galerie Laurent Marthaler Contemporary rend hommage à Daniel Orson Ybarra (1957-2025), un artiste né à Montevideo dont la vie et le travail se sont développés entre Genève, l’Espagne et l’Amérique du Sud. Cet artiste, que la galerie exposait depuis plusieurs années, a disparu en début d’année, après une longue maladie et de nombreux séjours à l’hôpital.

Accompagner et soutenir un artiste va bien au-delà de l’exposition ou de la vente de ses œuvres : c’est être présent, connaître sa famille, partager des moments, soutenir ses projets. Un grand écran installé au cœur de l’exposition présente une série de photographies : des moments heureux lors de foires d’art, des instants plus intimes, mais aussi des images profondément émouvantes de l’artiste peignant depuis son lit d’hôpital. J’avoue avoir été très touchée par ces fragments de vie que Laurent Marthaler partage avec les visiteur∙euse∙s, souvenirs qui témoignent de la relation étroite unissant l’artiste et son galeriste.

Constellations, quadriptyque, 200 x 240cm, encre sur toile

L’exposition présente quelques grands formats de l’artiste, dont l’œuvre monumentale Constellations, composée de quatre toiles de 240 × 200 cm réalisées à l’encre sur toile. Les aplats d’encre noire laissent apparaître des zones blanches qui se détachent de la surface et attirent immédiatement le regard. En s’en approchant, on distingue des formes géométriques et des nuances plus ou moins appuyées de noir qui créent une impression de profondeur. Face à cette œuvre, j’ai eu le sentiment d’être devant une galaxie, impossible d’en saisir l’ensemble. Le regard circule, se perd, et une impression d’infini s’impose naturellement. Une voie lactée abstraite, où chaque point semble à la fois immobile et pris dans une dynamique invisible. Cette œuvre n’est pas une image fixe, on se rapproche d’une expérience immersive dans laquelle le temps et l’espace semblent suspendus.

Vues d’oeuvres de la série Mille et une nuits

Cette œuvre, composée de milliers de points presque lumineux, fait écho à la majeure partie de l’exposition qui est consacrée au dernier projet de Daniel Orson Ybarra. Comme me l’a expliqué Laurent Marthaler, ce projet est né d’un besoin fondamental : celui de continuer à créer malgré la maladie, y compris depuis sa chambre d’hôpital. De cette nécessité est née une série considérable de plusieurs centaines de petits formats regroupés sous le titre Les mille et une nuits. Ces œuvres, qui n’ont jamais été dévoilées au public, ont été créées pendant les deux dernières années de sa vie. Certaines ont été réalisées sur papier pour des questions de logistique et en raison des contraintes liées aux soins que l’artiste recevait. Son souhait était que, après sa disparition, ces œuvres puissent être exposées et accessibles à un large public. Lorsqu’on les découvre, on réalise qu’elles font écho aux différentes séries que l’artiste a créées tout au long de sa vie, telles qu’Acqua, Epiphany ou encore Seedlings. Pour certaines, il a utilisé un pigment précieux et rare qu’il se procurait auprès d’un fournisseur exclusif de Barcelone, et qui, comme le mentionne Laurent Marthaler, est un élément signature de sa pratique picturale. Sa particularité est qu’avec ce pigment, l’œuvre interagit directement avec la lumière naturelle.

Epiphany, 200 x 240 cm, 2023

Toutes ces œuvres révèlent les recherches artistiques que l’artiste a menées au long de sa vie, au cœur desquelles la lumière et l’observation de la nature occupent une place fondamentale, non pas comme un simple effet visuel, mais comme un type de pensée et de composition. Il observait attentivement les feuillages, les racines, les reflets de l’eau, les textures des différents végétaux, mais également les processus de croissance et d’inflorescence. Son but n’était pas de livrer une image fidèle. Il déconstruisait la perception du réel, fragmentait ses éléments et les réorganisait pour faire émerger un langage pictural autonome et abstrait, qu’il réalisait à l’aide de diverses techniques artistiques. Dans une interview filmée et publiée par Artvie en 2017, Daniel Orson Ybarra explique comment, à partir de certains moments de sa vie et de ses observations, pouvaient naître des séries d’œuvres. Il y raconte qu’il avait dû se rendre dans une clinique pour y suivre un traitement. C’était en hiver et tout était blanc. Dans sa chambre, la seule touche de couleur et de vie provenait d’une petite rose rouge. Il avait alors commencé à l’observer, à en retirer les pétales, attiré par cette teinte qu’il décrit comme presque feutrée.

Après avoir réalisé des photographies et des esquisses, une fois sorti de la clinique, il s’était mis à travailler autour de cette couleur, créant des œuvres d’un rouge intense, sur lesquelles apparaissent d’autres touches de couleur donnant l’impression de pétales. Mais ce qui l’intéressait avant tout c’était l’immensité du rouge : en quelque sorte, l’œuvre tout entière devenait le pétale. C’est ce que nous fait découvrir un autre grand format présenté dans cette exposition. Créé en 2015, il s’intitule elle aussi Constellations, et en l’observant, j’ai moi aussi été frappée par l’intensité de ce rouge.

Vue de l’exposition The Memory of Ligh, Daniel Orson Ybarra. Constellations, technique mixte sur toile, 200 x 200 cm, 2015 et quelques oeuvres de la série des 1001 nuits

Lorsque j’ai posé la question : A-t-il pu achever ce projet titanesque des mille et une œuvres ? « Bien sûr que non », m’a répondu Laurent. Une phrase d’une sincérité désarmante où l’on percevait toute la tristesse d’une évidence qui pèse lourd.

Il ne l’a pas achevé, et ce n’était sans doute pas l’essentiel. Ce qui comptait, c’était que ce projet le porte, le maintienne vivant, et que son galeriste soit là pour le soutenir dans ce qui le faisait tenir debout.

Cette exposition est à la fois un hommage au talent de Daniel Orson Ybarra, elle révèle sa volonté de transmettre son héritage artistique, mais elle est également un témoignage des liens noués pendant toutes ces années, du respect et de l’affection profonde que Laurent Marthaler portait à cet artiste. J’avais déjà acquis une édition d’art de Daniel Orson Ybara auprès de cette galerie il y a quelques années, et en apprenant sa disparition, il m’a semblé essentiel de venir découvrir cet hommage. Je suis encore très touchée par cette exposition, et je remercie Laurent Marthaler, directeur de la galerie ainsi que son collaborateur Alexandre Kaspar, pour cette très belle exposition.  Et vous vous en doutez, et si vous avez bien fait attention à la photo de présentation pour cette nouvelle chronique, je n’ai pas pu m’empêcher d’acquérir l’une de ses petites toiles pour conserver une part de la lumière de cet artiste.

Emilie Thomas

Né en 1957 en Uruguay, Daniel Orson Ybarra est issu d’une famille aux origines internationales, de Moscou à Odessa et de Bilbao à Saint-Jean-de-Luz. Après ses études, il décide de voyager et cette découverte, qui ne devait durer qu’un ou deux ans, s’est finalement prolongée pendant plusieurs années, le menant de l’Amérique du Sud aux États-Unis puis à l’Europe et au Moyen-Orient. Ces déplacements ont nourri ses recherches picturales.

Il finit par s’installer à Genève dans les années 1980 et il a partagé sa vie entre cette ville et Barcelone, où il possédait également un atelier. Artiste reconnu internationalement, ses œuvres ont été présentées dans de nombreuses expositions, au sein de galeries, de foires d’art et de musées, et font aujourd’hui partie de grandes collections.

The Memory of Light, Daniel Orson Ybarra
Laurent Marthaler Contemporary,  Monteux
Du 15 novembre 2025 au 24 décembre 2025
La galerie se visite sur rendez-vous : +41 79 212 15 07 ou info@laurentmarthaler.com

www.laurentmarthaler.com

Chronique Exposition

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Un américain a paris gtg-gregory_batardon

Un Américain à Paris – comme une envie de fredonner du Gershwin depuis le week-end dernier

Qui ne ressortirait pas du Grand Théâtre avec l’impression de pouvoir se lancer dans une série de cabrioles en pleine rue de la Corraterie ? Que cet Américain à Paris est gai!

Texte de Katia Meylan

Étant donné que j’ai vu le film plusieurs fois et qu’il me restait en tête quelques bribes de souvenirs de la comédie musicale, vue il y a 8 ans à Londres, je savais déjà ce que cette œuvre pouvait offrir. Mais même en sachant ce qui m’attendait, impossible de ne pas être bouche bée devant cette production. Les tableaux dansés sont renversants – et particulièrement exigeants. Quelques indices ne trompent pas, comme le fait que c’est un chorégraphe, Christopher Wheeldon, qui signe la mise en scène, ou que les deux interprètes des rôles titres, Robbie Fairchild et Anna Rose O’Sullivan, sont issu∙e∙s du milieu de la danse classique, respectivement ancien danseur principal du New York City Ballet et danseuse principale en titre du Royal Ballet de Londres.

Si la version scénique fait l’impasse sur la grande fresque dansée d’une quinzaine de minutes qu’on trouve dans le film ainsi que sur les géniaux solos de claquettes à la Gene Kelly et sur les exercices de styles de Leslie Caron, elle ne nous prive toutefois de rien, nous enchante en tout. Pas de deux romantique, chorégraphies d’ensemble narratives ou purement festives, pointes classiques et claquettes jazz, et on a même droit à la kick line avec plumes et paillettes sur Stairway to paradise. *Soupir*. C’était merveilleux.

Un Américain à Paris, Grand Théâtre de Genève.
Photos: Gregory Batardon

Mon enthousiasme m’a fait entrer dans le vif du sujet sans poser le contexte. Je reviens un peu en arrière : Un Américain à Paris, c’est d’abord un poème symphonique composé par George Gershwin qui, en 1951, inspire un film au réalisateur Vincente MinnelliMalgré l’immense succès du film (six Oscars et un Golden Globe), la comédie musicale a attendu 2014 pour être adaptée à la scène. Créée au Théâtre du Châtelet à Paris, elle s’installe à Broadway l’année suivante. En ce moment et jusqu’au 31 décembre, elle est au Grand Théâtre de Genève, dans la mise en scène et les chorégraphies originales – et même avec une partie du cast original ! Aux côtés de cette distribution internationale, dans la fosse, on retrouve l’OSR en grand effectif (augmenté, par exemple, d’un accordéon).

Et ce beau monde raconte une histoire qui débute à la fin de la Seconde guerre mondiale, lorsque l’ex G.I. Jerry Mulligan décide de « rater » son train et de rester à Paris pour s’adonner à son métier de peintre. Il rencontre Milo, une riche héritière qui décide de devenir son imprésario, se fait des amis – le pianiste Adam et le chanteur de music-hall Henri – et tombe amoureux de Lise, sans savoir que celle-ci est pratiquement fiancée à Henri.

Là où le film de 1951 ne s’attarde pas sur le sujet de la guerre, peut-être parce qu’elle était encore bien assez présente dans les mémoires et qu’on voulait plutôt l’oublier à force d’amour, de rire et de fêtes, la version de Christopher Wheeldon revient plus explicitement sur le contexte de l’époque. Un tableau dansé montre la foule s’emparer d’une femme – a-t-elle eu une liaison avec un soldat allemand ? Les blessures de la guerre se voient sur Adam, à la fois physiquement et moralement. Les personnages des parents d’Henri, seulement évoqués dans le film pour avoir œuvré dans la résistance, apparaissent la pièce et prennent plus d’importance. C’est toujours une histoire d’amour, mais qui laisse un peu plus de place à chacun pour se raconter. Et à chacune ! Car si dans le film les hommes sont les seuls à chanter, la comédie musicale modifie un peu la playlist pour offrir des chants à Lise et Milo, notamment le pétillant Shall we dance de cette dernière.

J’ai aussi spécialement aimé ce que la mise en scène fait du personnage d’Adam, émouvant en amoureux éconduit, maladroit, intense, franc et lucide. « Qu’est-ce que tu fais dans ma chanson ? » lui demande Henri. Par des mouvements de scène fluides, Adam se retrouve en effet dans la chanson d’Henri, assis au café avec Lise ou dans la chambre de Milo. « I’m George Gershwin ! », lance-t-il du tac au tac pour fermer le clapet à l’un de ses amis. Premier et dernier sur scène, il est un discret fil rouge par son regard, tout comme Gershwin l’est par sa musique.

Tourbillons de couleur, romantisme et haute performance : le Grand Théâtre a bien choisi son cadeau de fin d’année au public !

Un Américain à Paris
Jusqu’au 31 décembre 2025
Grand Théâtre de Genève
www.gtg.ch/saison-25-26/un-americain-a-paris

Comédie Musicale

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Nour

La grenade

À Genève, au sein de cette troupe unique qu’est Opéra-Théâtre Junior, les jeunes s’initient à l’opéra tout en s’ouvrant aux histoires d’autres enfants par le monde et les siècles. La prochaine création, Nour, raconte une histoire de la diaspora arménienne.

Texte et propos recueillis par Katia Meylan

En 2001, la metteur en scène Michèle Cart créait Opéra-Théâtre Junior dans le but de faire découvrir aux enfants et adolescent∙e∙s l’opéra par la pratique, leur donnant la possibilité de chanter, danser et jouer sur scène aux côtés de professionnel∙le∙s du métier, dans des productions adaptées à leur âge.

Des thématiques poignantes

En plus de 20 ans, les volées de jeunes interprètes se sont succédées dans des œuvres aux styles variés mais toujours aux thématiques poignantes, telles que le harcèlement scolaire, les camps de concentration, le travail forcé ou encore la détention de mineurs considéré∙e∙s comme délinquant∙e∙s.

Still tiré de la captation du spectacle « Les Enfants du Levant »,
joué en 2022 par Opéra-Théâtre Junior sur le lac

Pour sa prochaine production, son choix s’est porté sur Nour, un opéra écrit en 2015 en commémoration du centenaire du génocide arménien. « Oui, on parle de génocide, mais ce qui est beau dans cet opéra c’est qu’il est plein d’espoir, tant dans la musique que dans le texte », affirme Michèle. « C’est une histoire de diaspora arménienne, qui ouvre sur d’autres histoires dans le monde, dans le passé ou encore aujourd’hui ». La narration s’entremêle, faisant se répondre plusieurs générations. Loucine, enfant d’aujourd’hui, questionne sa mère Nour (grenade, en arménien), sur l’histoire de leur famille. Nour se revoit alors petite fille, quand son grand-père Hovannès lui racontait l’incroyable périple qu’il avait vécu, alors que lui-même était encore petit garçon…

Les interprètes

Fil rouge de la pièce, la mémoire d’Hovannès est déroulée en chants par un chœur de jeunes chanteur∙euse∙s de la Maîtrise du Conservatoire populaire, dirigé par Fruzsina Szuromi. Sur une jolie idée scénique de Michèle Cart, les interprètes de Nour et Hovannès enfant ne sont pas uniquement comédien∙ne∙s, comme cela a pu se faire dans d’autres versions de l’opéra, mais font partie du chœur, se trouvant ainsi comme emporté∙e∙s dans les souvenirs du grand-père.

Pour incarner le rôle dudit grand-père, la metteur en scène a demandé à Armen Godel, l’un des piliers du théâtre genevois de rejoindre la troupe. « Le projet l’a touché car, sa mère étant arménienne, il raconte une partie de son histoire. Je suis heureuse qu’il ait accepté de jouer avec nous ! C’était important pour moi de travailler avec un comédien arménien ».

L’esprit de troupe

À Opéra-Théâtre Junior, on cultive les discussions et l’esprit de troupe. Les répétitions sont prévues généralement sur toute la journée, entrecoupée de pauses. Ainsi, on prend le temps de se connaître pour mieux travailler ensemble. Michèle Cart a également à cœur d’encourager des échanges autour des thèmes abordés et leurs corrélations avec ce qui se passe aujourd’hui dans le monde. En plus des discussions avec Michèle ou Armen Godel, les choristes pourront notamment rencontrer le compositeur Fabrice Lelong et la librettiste Nathalie Karibian – qui s’est inspirée de l’histoire de sa famille pour écrire l’histoire de Nour.

L’investissement est réel pour les jeunes interprètes, qui doivent être prêt∙e∙s à dédier une bonne partie de leurs week-ends et la moitié des vacances de Noël aux répétitions. Mais la motivation ne manque pas : « Certains sont tellement passionnés que les parents n’ont pas le choix ! » rit Michèle, prenant pour exemple l’une de ses jeunes interprètes qui a décidé de rester à Genève chez ses grands-parents plutôt que de partir en vacances avec ses parents, frères et sœurs.

Pour vivre, avec toute la troupe, cette magie inexplicable de la scène, ce moment suspendu à partager avec le public venu découvrir Nour.

Nour
Du 13 au 25 janvier 2026
La Parfumerie, Genève

Parmi les événements organisés autour du spectacle, samedi 24 janvier, à l’issue de la représentation, Opéra-Théâtre convie le public à la réflexion lors d’une discussion animée par Romaine Jean autour de la thématique du génocide et de l’espoir, de la possibilité d’être heureux∙se malgré une expérience de vie traumatisante.

Plus d’infos sur www.opera-theatre.ch/nour_2026

Classique et opéra Famille Théâtre

La grenade Lire la suite »

Isabelle betty Bossi

ZAZA LIT – Betty Bossi

La chronique littéraire d’Isabelle Falconnier

« Betty Bossi. Recettes à succès. Inratables depuis 1956 »

Betty Bossi existe-t-elle ? Enfant, c’était une question récurrente, juste après « Le Père Noël existe-t-il ? » C’est que nous possédions ses œuvres complètes à la maison. Un vaste rayonnage qui s’étoffait à chaque nouvelle parution, « Savoir recevoir » ou « La cuisine italienne » rejoignant « Biscuits et friandises », « Menus de fêtes » ou « Gâteaux, cakes et tourtes », édité en 1973, best-seller absolu avec 1,35 million d’exemplaires écoulés.

Betty Bossi, c’était un nom sur la couverture d’un livre, d’abord. Donc, une auteure. Rassurante : elle avait réponse à tout, et rien ne pouvait nous arriver en cuisine si l’on suivait ses recettes. J’ai appris à lire et à cuisiner dans ses livres. Je m’y plongeais avec autant de plaisir que dans Astérix ou la collection des Tout l’Univers héritée de mon grand-père. J’étais une lectrice de Betty Bossi. Sa prose – noms de légumes, de fruits exotiques, de desserts, termes de cuisson – m’ouvrait à un imaginaire culinaire et gustatif fantastique. Je rêvassais à ce nom étrange, Betty Bossi. Si « Betty » me paraissait d’une ringardise extrême, dans « Bossi », j’entendais « boss », « patron », trouvant cela parfaitement normal, puisqu’en cuisine, c’était « Betty », ou ma mère, et d’une manière générale toutes les femmes, qui commandaient.

Nous savions que c’était suisse allemand. Nous nous méfions ainsi des recettes de pâtes et d’une manière générale de toutes les recettes italiennes, que la gentille mais ignorante Betty déformait honteusement en ajoutant de la crème à la Carbonara. Et nous évitions soigneusement tout ce qui ressemblait de près ou de loin à des recettes de riz Casimir avec fruits en boîte, intolérables à notre palais de Welsches.

Je suis ravie de découvrir aujourd’hui la vie secrète de Betty Bossi, via le biopic de Pierre Monnard racontant le destin de la rédactrice publicitaire zurichoise Emmi Creola-Maag, créatrice d’un personnage de fiction et d’une marque désormais mythique. Mais Betty Bossi restera pour moi un nom imprimé sur des livres posés sur la table de la cuisine, ma mère et moi qui nous activions autour, ensemble, pour concocter un repas qui ferait plaisir.

Et puis j’ai quitté la maison. Lorsque je me suis « installée », comme on dit, ma mère m’a donné quelques-uns des dizaines de volumes de sa collection. Je ne les ai jamais utilisés. Je n’ai pas continué à la compléter avec les titres plus modernes qui paraissaient, « One pot », « Pains cocotte » ou « Végane ». Mes enfants trouvent désormais leurs recettes sur les réseaux sociaux. Si je devais classer mes livres de Betty Bossi, je les mettrais avec les albums photos. Ils appartiennent à cet espace-temps que l’on appelle « la maison », ce passé de l’enfance et des liens affectifs qui nous construisent. Les applications ont ringardisé les livres pratiques, qui ne méritent pas ce dédain. Ce sont des livres performatifs. Comme les guides de voyage, les livres de mécaniques, les livres Chanson Vole et les bons livres érotiques. Ils vivent avec nous.

Isabelle Falconnier

« Betty Bossi. Recettes à succès. Inratables depuis 1956 », Betty Bossi

 Hallo Betty, film de Pierre Monnard, 2025
www.swissfilms.ch

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Prix de la Sorge. Photo Cloé Houriet

Lever le voile sur la littérature universitaire romande

Le Prix de la Sorge, concours d’écriture organisé par L’Auditoire, le journal des étudiant·e·s de l’UNIL et de l’EPFL, a fêté jeudi dernier son 30e anniversaire. Retour sur un prix mettant à l’honneur les productions littéraires de la communauté universitaire lausannoise, dans une optique de préservation et de valorisation d’un patrimoine trop souvent oublié.

Texte et propos recueillis par Marine Pellissier

Jeudi dernier, dans la salle de la Grange, le centre des arts et sciences du campus de l’UNIL, il était difficile de trouver une place assise. La 30e édition du Prix de la Sorge a en effet attiré un public conséquent, en plus de son taux de participation record, le comité d’organisation ayant reçu un peu plus de septante textes mis au concours. Cet engouement révèle l’importance pour la population universitaire romande de valoriser et de diffuser ses productions littéraires, dans un milieu où la fiction est bien souvent éclipsée par la littérature scientifique. Ainsi, aussi bien enseignant·e·s qu’étudiant·e·s se sont prêté·e·s au jeu, et le 27 novembre dernier, quatre textes explorant le thème choisi – «Mettre les voiles» – ont été récompensés au cours d’une soirée musicale et conviviale. Le prix coup de cœur a été obtenu par Sofia Ounsi pour Saada, et le troisième prix par Elise Pierotti pour Vareuse Malheureuse. Les premiers prix ont été attribuées à Tala Chamsi pour Demain, dès l’aube, et à Marianne Savioz pour Eau Douce, les jurés s’étant décidés pour un prix ex-aequo. Au son de la musique du groupe de rock Blue Ginger et de la lecture d’extraits des textes primés par les lauréates, le public a pu constater, une fois de plus, la richesse des plumes du campus de l’UNIL et de l’EPFL.

Photos: Cloé Houriet

Festivaliser pour valoriser

Pour cette édition, L’Auditoire a fait appel à des jurés de choix. Parmi elles·eux, Antonio Rodriguez, professeur à la faculté des Lettres de l’UNIL mais également fondateur du Prix de la Sorge, a été d’accord de contribuer à nouveau à son histoire. «Quand le Prix est né, j’avais 22 ans, et le campus de Dorigny était naissant, bien morose, pris entre des coupes budgétaires et des contestations étudiantes. Le site restait fonctionnaliste; un lieu de travail principalement», explique-t-il. Des événements qui ne sont pas très éloignés de ceux que le campus traversent actuellement, soulignant ainsi l’importance de célébrer la culture universitaire alors que celle-ci souffre des conséquences des mesures d’austérité actuelles. D’une impulsion similaire naîtra, en 2015, le Printemps de la poésie. «Je veux plutôt agir poétiquement par des dispositifs. Un festival reste un “opéra fabuleux” – pour le dire avec Rimbaud – qui synchronise les acteur·ice·s littéraires, d’amener de nouveaux publics, de démocratiser et de diversifier un corpus élitiste», ajoute Antonio Rodriguez.

Pour départager les textes reçus, le professeur a délibéré aux côtés de Camille Hofmann, jeune écrivaine valaisanne, Avî Cagin, co-présidente du collectif littéraire lausannois Méluzine, et Alice Côté-Gendreau, co-rédactrice de L’Auditoire. Dans le choix de ce jury, le journal voulait ainsi mobiliser des acteur·ice·s qui contribuent à la diffusion et à la valorisation de la littérature romande. Côté étudiant·e·s, les lauréates des prix s’accordent également sur l’importance d’un tel concours. «J’ai beaucoup aimé le fait qu’il y ait un tel événement au sein de l’Uni, parce que je trouve que la littérature est un art qu’on isole un peu. On parle beaucoup de musique, on parle beaucoup de peinture. Mais pas assez de littérature, à mon goût, malheureusement», explique Sofia Ounsi, étudiante en droit. Pour Tala Chamsi, étudiante en médecine, ce genre d’événement représente même un vrai besoin: «Ce genre de concours est absolument nécessaire. Comme il est organisé par l’université, quand on est happé·e·s par ses études, une proposition de concours dans lequel on nous donne un thème, ça facilite le processus d’écriture. Et la soirée est vraiment agréable. C’est une très bonne expérience.» Ces impressions reflètent ainsi la nécessité de récompenser pour valoriser, en particulier lorsque cela concerne la production littéraire d’une minorité linguistique telle que la nôtre.

Être écrivain·e en Suisse romande

À la question de savoir si les écrivain·e·s romand·e·s sont assez mis·es en avant sur la scène littéraire francophone, Camille Hofmann, récemment publiée par une maison d’édition valaisanne, répond sans hésiter: «Non, je ne pense pas qu’on soit assez reconnu·e·s, à part peut-être ceux·celles qui commencent à devenir très établi·e·s, comme Nicolas Feuz par exemple.» L’auteur de polars neuchâtelois a d’ailleurs préfacé le premier livre de Camille, qui se devait de trouver un préfacier de renom pour que son éditeur publie l’ouvrage, preuve que même en Suisse romande, la logique économique dominant la littérature fonctionne aussi sur la renommée de certain·e·s écrivain·e·s. Également écrivain publié, Antonio Rodriguez indique ne pas avoir rencontré de difficultés majeures durant le processus, mais remarque également un manque de reconnaissance de la littérature romande. «Avez-vous lu Crisinel? Connaissez-vous l’œuvre de Burnat-Provins? Pourquoi Anne Perrier écrit-elle des haïkus? Peu de monde s’en occupe, et c’est pourtant de la poésie romande de qualité. C’est pourquoi nous lançons avec la Section de français de l’UNIL une série de colloques sur les poètes romand·e·s afin de mobiliser la critique et les acteur·ice·s de la poésie sur la nécessité de revisiter le patrimoine.» Intégrer la littérature romande au corpus universitaire semble être une nécessité qui transparaît dans la réponse de Sofia, qui avoue ne pas avoir beaucoup d’écrivain·e·s romand·e·s auxquels se référer. «La littérature romande pourrait être plus mise en avant, parce qu’on se concentre trop sur les écrivain·e·s les plus connu·e·s, et peut-être un peu trop sur la France. La Suisse romande a aussi droit à sa place», ajoute-t-elle. Pour Tala, si la littérature romande ne bénéficie pas de la visibilité qu’elle mérite, elle remarque tout de même même qu’«en Suisse romande, il y a une grande fierté quand un auteur se fait connaître, même si ce succès reste assez local.» Questionnées sur leurs futurs en littérature, Tala et Sofia indiquent toutes deux que la publication de leurs textes est un objectif qu’elles souhaitent poursuivre. Reste à savoir si les ressources mises à disposition des jeunes écrivain·e·s romand·e·s se révèleront suffisantes pour réaliser ces aspirations littéraires.

Photos: Cloé Houriet

Premiers événements de la série de colloques dédiés aux poètes romands
Les 30 avril et 1er mai 2026
Château de Dorigny, Lausanne
https://www.fabula.org/actualites/130001/edmond-henri-crisinel-une-dechirure-a-l-oeuvre-lausanne.html

Littérature

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Lily en visite Xippas

LILY EN VISITE – Galerie Xippas, Genève

José Gamarra : Murmures dans la forêt
Galerie Xippas, Genève
Du 5 novembre 2025 au 20 décembre 2025

Pendant la Nuit des Bains, une seconde exposition a suscité mon intérêt. Je marchais vite, pour ne pas dire que je courais, étant en retard de plus d’une heure à mon rendez-vous. Je n’avais donc pas le temps de m’attarder.

Mais après être passée devant une galerie sans même réaliser qu’il s’agissait de la galerie Xippas, je me suis arrêtée net et suis revenue sur mes pas. En général, cela signifie que quelque chose a réellement éveillé ma curiosité.

Cette fois, j’avais aperçu ce que j’avais pris pour de l’art ancien, impression renforcée par la présentation de certaines œuvres dans des cadres en bois doré. Cela m’avait intriguée, car j’aime l’art ancien, mais pendant la Nuit des Bains on ne s’attend pas à en croiser. Quelques mètres plus loin j’ai réalisé que des éléments me paraissaient incohérents. Quelque chose ne collait pas et j’ai fait demi-tour. Et là, stupeur : ce que j’avais pris pour des œuvres anciennes étaient en réalité des créations de l’artiste contemporain d’origine uruguayenne José Gamarra.

José Gamarra , vue de l’exposition
Terra nostra, 2025, Persecution, 2025 et Selva misteriosa, 2025

Présentée par la galerie Xippas, l’exposition Murmure dans la forêt rassemble plus d’une trentaine d’œuvres. Manuel Neves, le commissaire de l’exposition, a fait un choix intéressant en présentant des œuvres créées entre 1967 et 2025. Cela permet de suivre l’évolution artistique de cet artiste.

Comme cela m’est arrivé, on peut se laisser tromper lorsque l’on découvre son travail pour la première fois et croire qu’il s’agit de peintures anciennes. Certaines œuvres présentent notamment des tonalités qui rappellent celles d’un vernis jauni par le temps, à l’image des toiles des siècles passés. De plus, les paysages qu’il peint, avec leurs jungles denses et luxuriantes, sont rendus avec beaucoup de minutie et sa façon de traiter les paysages s’inscrit dans l’histoire de la peinture de paysage des XVIIe et XIXe siècles, comme le relève le critique d’art Philippe Dagen. José Gamarra lui-même explique s’être particulièrement intéressé aux peintres paysagistes européens tels que Claude Gellée (1600-1682) dit le Lorrain ou encore Frans Post (1612-1680) qui s’était d’ailleurs rendu au Brésil (voir la bio de l’artiste plus bas).

La beauté de ses paysages et sa manière de travailler la lumière m’ont immédiatement attirée. Mais c’est en découvrant les détails incongrus dans ses œuvres que j’ai véritablement été fascinée par son travail. Ce qui est déroutant, c’est que ces éléments sont parfaitement visibles : ils se trouvent au centre, et pourtant ils se fondent si bien dans l’ensemble qu’il faut parfois un certain temps pour comprendre ce que l’on regarde.

Dans Asedio, une huile sur toile réalisée en 1970, quatre hélicoptères sont représentés, survolant un paysage calme et romantique. J’ai eu le sentiment d’un anachronisme, comme si j’assistais à une collision entre deux temporalités. J’ai réalisé ensuite que ces hélicoptères n’avaient pas de patins d’atterrissage, mais des structures qui me faisaient penser à des pattes. Ces silhouettes hybrides, m’ont fait penser à des créatures mécaniques. De ces étranges machines jaillissent des faisceaux lumineux en direction de la nature. En regardant l’œuvre, j’ai ressenti une forme d’agression, une attaque en cours, impression confirmée par le titre qui peut se traduire par « siège » ou « assaut ». Ici, la jungle n’a pas l’opulence que l’on retrouve dans d’autres peintures de Gamarra ; elle est réduite à l’essentiel, comme si elle encaissait le choc.

Seuls deux arbres, dans le coin inférieur gauche, sont rendus avec davantage de précision, et la lumière vient directement les éclairer. Juste devant eux, un cheval blanc avance tranquillement. Sa présence semble étrange, presque hors-sujet, jusqu’à ce que l’on se souvienne que cet animal est souvent associé à la liberté. Comme une petite résistance silencieuse, presque insignifiante face aux machines, mais qui ne parait pas être atteinte par leurs assauts car le cheval ne fuit pas, il avance et avec lui la liberté.

José Gamarra, Asedio, 1970, huile sur toile, 32×41,4cm (encadrée)

Une seconde œuvre, Persecution, peinte en 2025, présente un paysage de jungle minutieusement travaillé, baigné d’une lumière paisible qui, comme généralement chez Gamarra, dissimule tout autre chose. Une pirogue glisse silencieusement sur le fleuve, mais le drapeau blanc frappé d’une croix rouge sur le devant de l’embarcation, rappelle immédiatement les étendards des conquistadors. Cette impression est renforcée par les coiffes des personnages embarqués. La pirogue et ceux qu’elle transporte deviennent l’emblème d’un pouvoir intrusif et rappelle la violence de la conquête.

À l’avant-plan, une figure accroupie, le corps recouvert de motifs évoquant ceux des peuples autochtones, observe la scène. Il ne s’agit pas d’un portrait ethnographique mais d’une figure symbolique qui observe : celle de l’habitant premier, celui qui voit l’intrusion avant qu’elle ne devienne un événement irréversible. Le paysage calme quant à lui semble déjà savoir ce qui s’annonce.

Le titre de l’œuvre vient renforcer cette lecture : cette scène en apparence paisible n’est en réalité que le prélude d’une attaque, la mise en place silencieuse d’un rapport de force déjà écrit.

José Gamarra, Persecution, 2025, huile sur toile, 57,3×72,2cm (encadrée)

Dans A Amazonia e Seus Misterios (1973), la forêt amazonienne n’apparaît plus comme un refuge luxuriant intact, mais comme un territoire déjà dégradé par l’activité humaine. Derrières les palmiers on découvre des installations industrielles avec des tuyaux et des structures d’extraction, tandis que les panneaux d’interdiction au premier plan signalent qu’on ne peut plus circuler librement dans cette forêt. D’ailleurs toute intrusion est empêchée par des avions militaires qui survolent la zone avec à leur commande des singes, Cette scène évoque ainsi la militarisation excessive de la région et l’absurdité d’un pouvoir qui protège avant tout des intérêts économiques au détriment des peuples présents et de la nature. Au centre flotte un drapeau américain, symbolisant de façon explicite les forces géopolitiques et financières américaines mais également internationales qui pèsent sur l’Amazonie.

Sous une apparence naïve avec ces motifs qui pourraient presque faire sourire, l’œuvre dénonce en réalité la destruction de la forêt, la surexploitation des ressources et l’ingérence des puissances étrangères. Quant au mot « Misterios », il ne renvoie pas à la magie mystérieuse de la jungle, mais à ce qui s’y trame, des activités opaques et des enjeux cachés qui menacent en permanence ce territoire.

José Gamarra, vue de l’exposition
A Amazonia e Seus Misterios, 1973 et L’objectif, 1975

Même lorsqu’elle s’appuie sur des évènements passés, l’œuvre de José Gamarra demeure extrêmement actuelle. Les régimes autoritaires n’ont pas disparu, les manipulations et les jeux de pouvoir continuent, et l’Amazonie est toujours menacée par des logiques d’exploitation identiques à celles que José Gamarra dénonçait il y a plusieurs décennies. Cette exposition offre une occasion unique de découvrir l’univers singulier de José Gamarra et je ne peux que vous encourager à aller voir ses œuvres car elles révèlent bien plus que ce que l’on croit voir au premier regard.

Emilie Thomas

José Gamarra est né en 1934 à Tacuarembó, en Uruguay. Très tôt, il se forme à la peinture et à la gravure aux Beaux-Arts de Montevideo, avant d’obtenir en 1959 une bourse qui le conduit au Brésil, où il enseignera quelque temps. En 1963, il s’installe en France, à Arcueil, où il vit et travaille encore aujourd’hui. Son œuvre, nourrie à la fois des paysages et des mythologies de l’Amérique latine, de la critique des régimes autoritaires et d’une réflexion sur les violences faites à la nature, a intégré de nombreuses collections internationales prestigieuses : le Museum of Modern Art, le Metropolitan Museum of Art ou la Rockefeller Foundation à New York, le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, le Museo de Arte Moderno de Buenos Aires ou le Museu de Arte Moderna de Rio de Janeiro. Il est aujourd’hui considéré comme l’un des artistes d’origine uruguayenne les plus importants de sa génération.

José Gamarra : Murmures dans la forêt
Galerie Xippas, Genève
Du 5 novembre 2025 au 20 décembre 2025
Du jeudi au samedi de 11h à 19h
www.xippas.com

Chronique Exposition

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Cathédrale de Lausanne plan large 1

La cathédrale de Lausanne vit ! Retour en images sur 750 ans d’histoire

Le 20 octobre dernier, Notre Dame de Lausanne soufflait ses 750 bougies : c’est à l’automne 1275 que Grégoire X, de passage à Lausanne au sorti du concile de Lyon, consacre la cathédrale à la Vierge Marie. Depuis, l’édifice connaît une vie culturelle foisonnante, et l’année 2025 est l’occasion d’y revenir au travers d’une multitude d’événements proposés par le comité d’anniversaire. Plongée dans les coulisses d’une exposition sur place, du 20 novembre au 31 décembre.

Texte et propos recueillis par Toscane Messerli

Vous l’avez sans doute vue passer ; sa couleur dorée attire l’œil. Depuis le mois de janvier de cette année 2025, l’affiche du 750e de la cathédrale de Lausanne est partout. Sandra Binder, sa graphiste, ne compte plus, au fil de sa carrière, les projets réalisés pour l’édifice. Elle a choisi de mettre à l’honneur pour cet anniversaire une image emblématique : la rose, dont les vitraux colorent depuis 1220 la croisée du transept.

750e

Karina Queijo, historienne et archiviste de la cathédrale, l’a compris : l’histoire du monument est surtout, pour les fidèles et les visiteur·euse·s, une histoire faite d’images. Alors, quand la commission du 750e lui demande de réaliser, avec Sandra Binder, une exposition in situ, l’idée germe : c’est par des images qu’on décide de raconter la longue vie de l’édifice.

Panneau rassemblant des photos prises pendant les fouilles archéologiques, entre 1909 et 1912

« Chacun·e doit y trouver son compte lors de la visite : un coup d’œil rapide aux grandes affiches peut suffire, mais celui ou celle qui souhaite s’approcher et découvrir plus en détail la sélection de Karina peut s’attarder sur les images plus petites et les textes ». C’est ainsi que peut découvrir, celui ou celle qui s’en va faire un tour dans la cathédrale en cette fin d’année, les panneaux installés dans les arcades aveugles trilobées avec, de manière non-exhaustive et dans le désordre : un calice orfévré du XVe siècle, une photo de la foule qui se presse contre le Portail peint lors du centenaire de l’Indépendance vaudoise, le 24 janvier 1898, ou encore un feuillet du Carnet de Villard de Honnecourt, maître d’œuvre qui esquisse la fameuse rose lors de ses pérégrinations au milieu du XIIIe siècle.

« L’idée était surtout de saisir la chance de rassembler des objets maintenant dispersés dans toute la Suisse, voire à l’étranger », nous dit Karina. Et, dans le cadre de cette exposition, sont effectivement présentés sur les murs de la cathédrale des archives photographiques, objets liturgiques, pages manuscrites ou imprimées pour le moins inédits, puisqu’ils reposent tranquillement, en temps normal, dans un coin de bibliothèque ou dans le dépôt d’un musée.

C’est d’ailleurs aussi en termes de liberté spatiale que Karina Queijo a pensé « 750 ans en images ». Le·la curieux·euse peut circuler à sa guise, grâce aux grands thèmes qui rythment le déploiement des images. Karina n’est pas passée à côté de l’essentiel. On y découvre des sections plus contextuelles, dédiées à la consécration de l’édifice ou à son succès dans la peinture de la ville, mais aussi un retour sur les emblèmes matériels qui ont contribués à fonder la réputation de l’édifice : son trésor, la lanterne reconstruite dès 1825, ou encore le Portail peint, dont la polychromie est toujours visible par endroits.

N’hésitez donc pas à venir admirer ces images connues et moins connues, présentées entre les murs d’un lieu unique, et de prolonger ensuite la balade jusqu’à un stand de vin chaud sur l’une des places de la ville !

Nous avons adapté fidèlement certains propos cités à partir d’un entretien avec Karina Queijo et Sandra Binder.

750 ans en images
Du 20 novembre au 31 décembre 2025
Cathédrale de Lausanne
www.cathedrale-lausanne.ch/accueil/agenda/agenda/news/750-ans-en-images

Événements à venir:

Organissima & Lux
Concert en lumière
Du 27 décembre au 4 janvier 
Lien de l’événement

Mais aussi: Concert de gospel, concert d’oeuvres à cappella, visites, expériences sonores… tout le programme sur: www.l-agenda.ch/lieux/cathedrale-de-lausanne

Exposition

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